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Le plus vieil habitant de Gaza : « Jadis, votre maison était à vous »

jeudi 21 mai 2015 - 06h:44

Tareq S. Hajjaj

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Dans chaque maison de réfugiés dans la Bande de Gaza il y a des histoires de familles forcées de quitter leurs maisons, leurs biens et même leurs enfants.

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Rajab Al-Tom, le plus vieil homme de Palestine, âgé de 127 ans, vit dans la ville de Jabaliya dans le nord de la bande de Gaza - Photo : MEE/Tareq Hajjaj

Dans sa jeunesse Rajab Al-Tom, que l’on croit être l’homme le plus âgé de la bande de Gaza, voyageait librement à travers la Palestine et la Syrie, à dos de chameau. Selon le Ministère de la Santé à Gaza, il a 127 ans. Il a connu la chute de l’Empire ottoman, le Mandat britannique, la division de la Palestine en trois (la Bande de Gaza sous contrôle égyptien, la Cisjordanie annexée par la Jordanie et Jérusalem sous contrôle onusien), la création de l’État d’Israël en 1948 et le règne de l’Autorité palestinienne suivi par celui du Hamas.

Quand il était jeune homme, al-Tom traversait la Palestine, la Syrie et le Liban avec son chameau. En ces jours-là, la région s’appelait la Grande Syrie (Bilad el-Cham : le Machrek moins l’Irak). « Je vivais dans la ville de Jabaliya, dans le nord de la bande de Gaza, près de Magdala (al-Majdal). En hiver j’allais à Bersabée (Beersheva, Biʼr as-Sabʻ) pour y travailler à la ferme ; en été je partais pour Haifa pour voir la femme que j’aimais. Nous allions très facilement d’une ville à l’autre, il n’y avait pas de frontières entre les villes de Palestine ni avec les pays voisins ; partout où j’allais je pouvais trouver la paix et la liberté » raconte-t-il à MEE.

Al-Tom circulait en Palestine à pied et sans avoir besoin de permis, contrairement à aujourd’hui. « Je me baladais dans toutes les villes de Palestine sans voir un seul check-point ou poste de douane ; il n’y avait pas de soldats israéliens pour humilier les Palestiniens. Tous les vendredi j’allais prier à Jérusalem. A présent il me faut demander l’autorisation à l’occupant » ajoute-t-il avec des larmes dans la voix.

Al-Tom a quelque 300 petits-enfants et il passe du temps à leur raconter des histoires sur la Palestine de jadis. « En ces jours-là, votre maison était à vous, vos fils étaient autour de vous et ils avaient foi en l’avenir. Maintenant c’est différent ; à chaque instant on peut perdre tout, sans aucune raison » dit le vieil homme.

L’année 1948 est un souvenir terrible pour tous les Palestiniens. Certains ont été obligés de quitter leurs terres et risquer d’être abattus, d’autres ont aimablement donné de leur terre à des nouveaux réfugiés qui avaient tout laissé derrière eux et avaient réussi à survivre. « J’ai vu Jabaliya divisée en deux secteurs, quand des centaines de Palestiniens sont arrivés pour former le premier camp de réfugiés » dit al-Tom. « Des citoyens de Gaza offraient tout ce qu’ils pouvaient pour les aider, car les Nations Unies n’arrivaient pas à couvrir tous leurs besoins ».

Dans la majorité des histoires que nous avons lues, l’Histoire est écrite par les vainqueurs. C’est ainsi depuis toujours et ce n’est pas l’apanage d’une seule race religion ou conflit. Pour les Palestiniens, l’Histoire non écrite, que les anciens se rappellent encore clairement est floue pour le reste d’entre nous ; ceux qui nous ont précédés ont été les témoins d’une Histoire qui changeait d’année en année. Les histoires qu’ils relaient ne sont pas des épisodes qu’on leur aurait enseigné : ils les ont vécus. Avant que les larmes ne montent aux yeux, on peut voir les sourires radieux sur les visages des anciens quand on les questionne sur leur environnement et leur vie paisible d’avant la Nakba de 1948.

L’Histoire palestinienne se transmet d’une génération à l’autre car les anciens racontent les histoires de la famille à leurs petits-enfants, lesquels les passent à leurs fils et ainsi de suite. Dans chaque maison de réfugiés à Gaza, il y a d’innombrables histoires de familles forcées de quitter leur maison, leurs voisins, d’abandonner ce qu’ils possédaient voire, dans certains cas terribles, leurs enfants.

Selon les statistiques de l’ONU, 66 % de la population autochtone de Palestine ont été forcés de quitter leur maison fuyant vers les états voisins comme la Syrie, le Liban, la Jordanie et bien sûr la bande de Gaza palestinienne. Aujourd’hui, 67 % des Palestiniens de Gaza sont des réfugiés qui veulent retourner chez eux.

De bien pénibles souvenirs

Sadia Tartori, 83 ans, est une réfugiée palestinienne du village de al-Falujaà une trentaine de km de Gaza Ville, juste au-delà de la frontière moderne avec Israël. Elle s’est mise à parler de sa vie là-bas quand elle était une petite fille de 10 ans au joli sourire. Elle se souvient de son ami juif qui était le fils d’un orfèvre local : « Oh ! Abou David, un ami si gentil. Il me donnait du chocolat chaque fois que ma mère allait dans sa boutique pour acheter un bijou. Il m’aimait bien, tout simplement » dit Sadia.

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Sadia Tartori, une réfugiée palestinienne qui vit dans la bande de Gaza - Photo : MEE/Tareq Hajjaj

Avant la Nakba, musulmans, chrétiens et juifs vivaient tout à fait en paix, sans aucune menace. « Nous étions de simples paysans et ouvriers qui n’avions pas besoin de fusil. Mais à la Nakba, des groupes de juifs ont commencé à nous attaquer sur nos terres, menaçant de nous tuer si nous ne partions pas. Les Palestiniens se sont défendus, mais que peut un bâton ou un couteau contre un fusil ? » dit Sadia.

Elle était la seule fille, la petite princesse de la famille. Son père lui a donné un tout jeune arbrisseau et lui a donné son nom à elle. Elle l’a planté devant sa maison à al-Faluja. Enfant, Sadia a vu des scènes qui lui ont fait perdre son innocence. Il lui a fallu longtemps pour se préparer à renouer avec les souvenirs de la période la plus difficile de sa vie. « J’ai vu le début de la fin quand ces inconnus sont venus sur nos terres et nous ont tués sans remords. J’ai vu des Palestiniennes qui se cachaient dans les cultures pour ne pas se faire violer. J’ai vu des jeunes gens creuser des trous dans le sol et se cacher sous terre pour ne pas se faire tuer et j’ai vu des gens se jeter au milieu des cadavres d’autres Palestiniens ». Elle a du mal à parler quand les larmes lui viennent aux yeux. L’angoisse de ces jours-là s’entend dans sa voix.

« Quand la guerre a éclaté, ma mère et moi avons réuni tout l’or que nous avions pour l’emporter. Mais mon père a dit que de toute façon nous allions revenir dans quelques jours. Alors nous avons enterré l’or dans une cruche que nous avons enterrée. Quelques jours plus tard je me retrouvais à Gaza, réfugiée. Là j’ai su que j’avais perdu ma maison » raconte Sadia.

Des milliers de Palestiniens ont fui vers la bande de Gaza après la Nakba, abandonnant leurs possessions en pensant qu’ils allaient revenir bientôt. « Je suis arrivée à Gaza comme tant d’autres, avec juste les vêtements que je portais. Pour ma famille, on peut dire que nous avions la chance d’avoir de la famille à Gaza pour soutenir nos cœurs brisés et notre deuil, mais nous étions une famille et nous devions trouver le moyen de survivre. Ma mère et moi allions à la ville de Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza, pour aller chercher du lait et un repas par personne chaque jour, distribués par l’ONU. Mes frères sont devenus pêcheurs, et le chagrin a eu raison de mon père ».

Dans les années ’70, un frère de Sadia a réussi à lui obtenir un permis pour Israël afin qu’elle revoie sa maison. « J’ai couru vers l’endroit où se trouvait notre maison et la première chose que j’ai vue, c’est l’arbre que j’avais planté, qui était devenu un grand arbre, je me suis assise dans son ombre et je me suis sentie en paix » évoque Sadia en souriant largement. « Mais ce sentiment a disparu quand j’ai vu que ma maison avait été démolie ».

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Une collection de clés que des Palestiniens ont sauvées de leurs maisons prises en 1948 - Photo : MEE/Tareq Hajjaj

Le rôle du Ministère de la culture pour la préservation de l’histoire orale.

Les histoires qui évoquent les événements réels de l’histoire palestinienne, de l’occupation israélienne et de la vie d’avant la Nakba de 1948 doivent être consignées dans des livres pour les générations futures. Et pourtant le Ministère palestinien de la culture refuse toute implication dans la collecte de ces récits oraux d’anciens qui ont été des témoins de première main.

« le Ministère palestinien de la culture n’a pas de rôle à jouer dans la préservation de l’histoire orale. Il y a des organisations spécialisées qui travaillent sur ce sujet » déclare à MEE Moustafa al-Sawaf, sous-secrétaire au ministère.

Khaled al-Khalidi, professeur d’histoire de la Palestine à l’Université islamique de Gaza et directeur du Centre d´historiographie et de documentation palestiniennes, a confié à MEE que le Centre a déjà interrogé des centaines de Palestiniens pour collecter ce dont ils avaient été les témoins. « Nous avons démarré le projet en 1999, nous avons enregistré des centaines d’interviews de personnes qui avaient fui leur maison pour venir à Gaza. Nous avons aussi interviewé des figures politiques comme le Cheikh Ahmed Yassine, pour 35 heures d’enregistrement » dit-il.

Le professeur al-Khalidi joue un rôle important dans la préservation de l’histoire orale de la Palestine. « Je demande à mes étudiants d’interviewer des anciens dans la bande de Gaza et de m’apporter de nouveaux récits pour leur mémoire de fin d’études » explique al-Khalidi. Ayant interviewé tant de Palestiniens, il souligne combien la Nakba fut une année charnière pour eux. Il rappelle que des Palestiniens, jadis riches propriétaires terriens, sont ainsi devenus, à cause de la guerre et de l’occupation, des gens obligés de mendier leur nourriture.

Tareq S. Hajjaj est un journaliste indépendant basé à Gaza.

18 mai 2015 - Middle East Eye - Vous pouvez consulter cet article à :
>http://www.middleeasteye.net/in-dep...
Traduction : Info-Palestine.eu - AMM


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