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Quand la « liberté d’expression » sert à propager la haine raciste

jeudi 5 février 2015 - 10h:07

Nabila Ramdani

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Parler d’ironie est un peu banal, mais il est une incongruité terrible dans la façon dont les soi-disant champions de la « liberté d’expression » ont attaqué ceux qui critiquaient Charlie Hebdo à la suite des atrocités terroristes à Paris.

Ils ont essayé de dépeindre l’opposition à ce magazine - responsable d’une longue lignée d’insultes publiques extrêmement provocatrices visant l’une des plus grandes religions monothéistes du monde - comme une apologie du terrorisme et plus particulièrement des 12 horribles meurtres commis.

Il n’y a aucun doute que toute personne qui croit en la primauté du droit ne peut soutenir une violence de cette nature. Ce qui est arrivé aux victimes travaillant pour le magazine satirique, et à tous les autres pris dans le massacre, était absolument odieux et doit être condamné sans équivoque.

Cela n’a pas empêché les commentateurs, aux objectifs bien fixés, de vouloir manipuler les meurtres pour un autre féroce bataille dans leur guerre contre l’Islam. Le débat sur Charlie Hebdo est mort avec les membres clés de son staff, affirment-ils, et quiconque pense différemment doit se taire. « Je suis Charlie » est maintenant le cri de ralliement d’un nouveau mouvement d’idéalistes auto-proclamés, unis dans leur soutien d’une presse libre qui sied au pays de la Liberté, l’Égalité, la Fraternité.

En fait, la transformation miraculeuse de la République française, adepte de la censure et du secret, en un bastion de la liberté d’expression universelle est l’un des effets les plus ridicules de l’attentat contre Charlie Hebdo. Au-delà des lois strictes sur la confidentialité et autres moyens utilisés pour protéger les riches et les puissants, le sens de la déférence envers les personnes en position d’autorité est plus fort que jamais.

Tandis que des milliards sont distribués par le gouvernement dans les médias, en aide directe et indirecte de l’État chaque année, permettant un contrôle encore plus serré, la confiance du public à l’égard de ces mêmes médias est à un niveau historiquement bas. C’est un pays où les discours télévisés de style soviétique des politiciens sont aussi cyniques qu’anciens. Souvent transformés en « entretiens », ils impliquent toujours des célébrités journalistiques serviles permettant aux personnalités publiques de répondre à leurs propres questions.

Un excellent exemple de la façon dont un establishment choyé est protégé par les lois sur la vie privée - un parmi des centaines - est Valérie Trierweiler, une ex-première dame de la France, qui a trouvé à foison des journalistes pour révéler des faits sur sa vie privée, avant de plus tard gagner des millions en publiant son livre de confidences traitant du même sujet.

C’est le genre d’hypocrisie flagrante qui a toujours vu un vaste arsenal législatif visant à lutter contre les discours de haine, l’antisémitisme et la discrimination contre d’autres groupes minoritaires, mais complètement ignoré lorsqu’il s’agit de Charlie Hebdo. C’est une hérésie de le dire en ce moment, mais il reste absolument déconcertant que la France ait pu permettre la publication des pires matériaux de Charlie Hebdo et s’obstiner à respecter le « droit » de celui-ci d’être raciste.

Il est indéniable que le magazine avait, depuis de nombreuses années, été à la pointe d’une campagne incessante de dénigrement des musulmans. Contrairement à beaucoup de mes critiques les plus hystériques et malhonnêtes, je lisais ce magazine régulièrement, et j’avais discuté avec Stéphane Charbonnier, son rédacteur en chef assassiné. Quand il a pris son poste en 2009, il avait déclaré : « Nous devons continuer jusqu’à ce que l’islam ait été rendu aussi banal que le catholicisme ».

Ces éditions ont depuis, pour prendre un exemple, présenté le personnage caricaturé très médiatisé du « Prophète » nu et jouant dans un film pornographique, avec une étoile sortant de sa partie inférieure, sous le titre « Une étoile est née ». Ces publications ouvertement racistes incluaient des hommes musulmans décrits comme des « crétins barbus qui passent leur temps sur des sites porno » et sont des « porcs du désert ». Les femmes ont été présentées comme des « djihadistes sexuelles » alors qu’elle priaient vers la Mecque, où se trouverait leur proxénète présumé.

Une « blague » bien utile sur le Front national (FN) avait permis à Charlie Hebdo de publier une image de la ministre française de la justice, Christiane Taubira, présentée en guenon. Il y a eu beaucoup de caricatures du peuple noir dans d’autres rôles stéréotypés, comme celui d’esclaves. Les apologistes de Charlie Hebdo, quant à eux, prétendent encore que vous avez besoin pour « mériter » le magazine de le comprendre ... tout comme le font les racistes quand ils échangent leurs plaisanteries de comptoir au sujet des immigrants qu’en réalité ils méprisent.

À la lumière de l’hypocrisie monumentale de ceux engagés dans l’un des plus agressifs - et même absurdes - débats sur la « liberté d’expression » dans l’histoire des médias, il est intéressant de noter que la notion de liberté d’expression ne peut être absolue. Vous n’avez pas besoin d’exiger des mesures comme une loi sur le blasphème (et je ne soutiens en rien cette idée) pour accepter qu’il y ait des limites légales et conventionnelles à la façon dont nous communiquons les uns avec les autres. Et non, les représentations toxiques de Charlie Hebdo concernant les chrétiens et les juifs n’atténuent en rien la propagation de préjugés contre l’Islam. Le fanatisme égalitaire ne devrait avoir aucune place dans la Ve République.

Le caractère laïc de la France moderne ne subjugue en aucun cas la religion. Au contraire, il vise à créer une société égalitaire et respectueuse où toutes les expressions de la foi peuvent s’épanouir. Malheureusement, cela n’a pas empêché la chasse à l’islam de devenir un passe-temps national au cours des dernières années. Le FN ne est pas le seul parti qui veut restreindre les musulmans dans tous les domaines : ce qu’ils portent, leur nourriture et les endroits où ils sont autorisés à prier.

Jouer de ce genre de discrimination avec des images qui présentent les musulmans comme des déviants, des fanatiques retardataires engagés dans une destruction nihiliste n’est, pour beaucoup d’entre nous, que la remise au goût du jour des caricatures de juifs par Der Stürmer dans les années 1930. Ces caricatures nazies de « l’ennemi intérieur » ont joué un rôle extrêmement important dans la propagande du Troisième Reich qui a tenté de légitimer la persécution des juifs européens et - finalement - l’Holocauste.

Ceux qui considèrent de telles comparaisons comme farfelues devraient parler avec la veuve arabe française dont le mari a été poignardé à mort il y a deux semaines par un homme qui criait « Je suis ton islam ». Ces attaques islamophobes, qui comprennent des tirs ou des actes de vandalisme contre les mosquées, ont fortement augmenté ces derniers jours. Elles continueront tant que l’establishment français défendra le droit de transformer des minorités en victimes.

Manuel Valls, le Premier ministre français, a finalement brisé le consensus de « Je suis Charlie » la semaine dernière en se référant à « l’apartheid territorial, social et ethnique » vécu par des millions de musulmans français, la majorité d’origine africaine et nord-africaine. Appelant à la fin de la « ségrégation », M. Valls a admis qu’il y avait un lien direct entre la privation économique et la discrimination subies, et la façon dont une infime minorité se radicalise. La privation des droits civiques n’est en aucun cas une excuse pour commettre un crime, mais humilier ceux qui se sentent déjà victimes de ségrégation ne va guère améliorer la situation.

J’étais parmi ceux qui ont assistés au procès du créateur de mode John Galliano, condamné en France à cause d’un coup de gueule anti-juif alors qu’il était ivre. Charlie Hebdo a limogé un dessinateur pour avoir suggéré que le fils de l’ancien président Nicolas Sarkozy s’était converti au judaïsme pour pouvoir se marier dans une famille juive fortunée. Il y a des arguments convaincants pour dire que ces mesures étaient tout à fait justifiées, mais pourquoi ne devraient-elles pas s’appliquer aussi lorsque les offenses s’appliquent clairement aux musulmans, et conduisent directement à la haine et à la violence à leur égard ?

Cette incohérence grossière a été appliquée aux citoyens français qui voulaient faire preuve de solidarité avec le peuple palestinien l’été dernier. Certaines de leurs marches à travers la France ont été interdites parce que le ministère de l’intérieur avait jugé qu’il y avait un risque de comportement anti-social - le genre qui a caractérisé des manifestations à grande échelle dans la capitale française depuis des siècles. L’organisation de défense des droits de l’homme, Amnesty International, a fait partie de ceux qui ont condamné de telles interdictions.

Alors qu’un magazine sponsorisé par l’État, de plus de 7 millions d’exemplaires - provoquant un bouleversement dont des décès à travers le monde musulman - continue d’être distribué, la France a arrêté plus de 70 personnes pour « discours de haine » ou « défense du terrorisme » depuis les attentats de Paris. Parmi les personnes interrogées par la police se trouvent un adolescent de 16 ans qui a affiché en ligne une parodie d’une des anciennes couvertures de Charlie Hebdo, tandis que le comédien Dieudonné a été menacé d’une peine de prison de sept ans à cause d’une boutade sur Facebook considérée comme pro-terrorisme.

A Nice, un garçon de huit ans a été interrogé par des enquêteurs pour avoir refusé d’observer la minute de silence pour les victimes de Paris. L’enfant aurait affirmé qu’il était « avec les terroristes », même s’il était trop jeune pour comprendre « ce qu’est un terroriste », selon son avocat.

Amnesty a à nouveau condamné de telles pratiques, disant : « La liberté d’expression n’a pas de favoris et ce n’est est pas le moment des poursuites au jugé, mais au contraire des réponses mesurées qui protègent la vie et respectent les droits de tous. »

Des commentateurs décidément peu convaincants se sont pliés en quatre pour essayer d’expliquer ces stupéfiantes doubles normes qui protègent certains mais pas d’autres. Il y a même une édition liée à Charlie Hebdo du Traité de Voltaire sur la tolérance qui, au milieu de toute cette débauche d’introspection sur la « liberté d’expression » est devenue un best-seller.

Il convient de rappeler à beaucoup de ceux qui achètent ce livre que Voltaire était en fait le nom de plume de François-Marie Arouet, un philosophe parisien bien connu pour sa haine antisémite enragée et généralement à l’égard de la religion, en même temps qu’il était renommé pour ses opinions les plus éclairées. Dans le climat actuel, ces ironies sont facilement mises de côté.

* Nabila Ramdani est une journaliste, chroniqueuse et animatrice franco-algérienne primée. Elle est spécialiste de la politique française, des affaires islamiques et du monde arabe. Elle rédige des chroniques pour les journaux The Guardian, The Observer, The Independent et London Evening Standard. Son site internet : http://www.nabilaramdani.com

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2 février 2015 - Middle East Monitor - Vous pouvez consulter cet article à :
https://www.middleeastmonitor.com/a...
Traduction : Info-Palestine.eu


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