DERNIERE MISE A JOUR : lundi 29 août 2016 - 16h:35

De Paris à Beyrouth

mardi 13 janvier 2015 - 07h:28

Chloé Benoist

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Au cours des trois dernières années, depuis que j’ai emménagé au Liban, j’ai appris à connaître l’angoisse collective résultant d’actes de violence qui peuvent secouer un pays.

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Dimanche 11 janvier 2015 - La foule en deuil porte les cercueils des victimes de deux attaques-suicide près d’un café très fréquenté dans le quartier Jabal Mohsen de Tripoli - Photo : Al-Akhbar/Marwan Tahtah

J’ai partagé la peine des Libanais, la douleur des Palestiniens et des Syriens qui sont confrontés à la dévastation dans leur pays.

Les nouvelles de l’attaque contre le siège de Charlie Hebdo ce mercredi à Paris m’ont laissée en état de choc, et la douleur - à la fois pour les vies perdues dans cette tragédie et pour ses répercussions possibles aux niveaux national et international - m’a fait l’effet d’un coup porté au ventre.

L’incertitude découlant de la chasse à l’homme et le meurtre des responsables de l’attaque par les forces de sécurité françaises, la prise mortelle d’otages dans une épicerie juive de Paris le vendredi, ainsi que des cas de violence anti-musulmane dans le sillage de l’attaque contre Charlie Hebdo, ont rendu la situation encore plus difficile à supporter.

Cela en dit long sur notre pays qu’une telle attaque puisse nous laisser dans un tel état de choc, alors que beaucoup à travers le monde vivent avec la peur omniprésente de la mort. D’une certaine manière, nous Français sommes privilégiés d’avoir le luxe de pleurer nos morts à une telle échelle mondiale, commémorant leurs vies et nous souvenant de leurs noms alors que beaucoup trop meurent dans l’anonymat et l’indifférence générale.

Le fait que ce niveau de violence n’avait pas frappé la France depuis des décennies amplifie en quelque sorte notre chagrin. Il y a deux siècles, l’écrivain français Félicité de Genlis écrivait que « nous sommes trop surpris par ce que nous voyons rarement, et pas assez par ce que nous voyons tous les jours, » et ces mots ont malheureusement gardé toute leur pertinence dans le contexte actuel. Beaucoup d’entre nous sont insensibles aux actes répétés de violence, une violence que nous voyons loin de nous dans la distance, dont nous nous détachons même lorsque elle est commise en notre nom. Puis nous sommes abasourdis quand une violence d’une ampleur comparable arrive à notre porte.

Beaucoup ont à juste titre souligné les doubles normes en jeu, à la fois sur la question de la liberté d’expression soulevée par les meurtres à Charlie Hebdo, et sur l’ampleur des condamnation face aux actes de violence, selon que les responsables soient des individus ou des États.

Alors que je peux avoir une conscience aiguë de ces privilèges, d’autant plus visibles suite à cette attaque, et être douloureusement consciente du déséquilibre flagrant lorsqu’il s’agit de décider quels meurtres sont dignes d’indignation et qu’elles vies sont considérées comme ayant de la valeur, ma détresse persiste. Peu importe à quel point je peux critiquer la France ou me moquer de ses postures patriotiques aveugles... Mes critiques, en fin de compte, ont uniquement pour but de contribuer à ce que mon pays soit meilleur.

Ces événements sont douloureux parce qu’ils sont un affront à la notion de justice, au droit humain inaliénable à la vie, quel qu’en soit le lieu. Et je suis gênée de voir que tant de gens à travers le monde, y compris ici au Liban, se précipitent pour exprimer leur solidarité alors que leurs propres tragédies ne rencontrent trop souvent que l’indifférence des Français.

La solution à ce déséquilibre n’est pas d’être cynique quand il s’agit de la douleur qui suit l’assassinat de citoyens français et de chercher à la minimiser, mais de s’efforcer d’étendre la même puissance d’’indignation à toutes les victimes de la violence. Cela peut être un espoir naïf, mais il semble nécessaire.

Cet événement laisse la France face à un choix : soit se réfugier dans la dichotomie confortable de « nous contre eux », et être résolument sur la défensive face à tout ce qui pourrait constituer la critique de ce que Charlie Hebdo ou la France représentent, soit se saisir cette occasion pour analyser et comprendre les divisions profondes au cœur de la société française, lesquelles constituent une violence si insidieuse que ses effets ne sont remarqués que quand ils éclatent de façon spectaculaire, comme l’attaque de mercredi.

Car la France est un pays violent. Des attaques avec des armes d’assaut peuvent paraitre étrangères à un pays ayant une culture des armes à feu quasi-inexistante, mais la société française a été fondée sur des décennies, voire des siècles, de marginalisation et d’exclusion de communautés entières. Je ne parle pas seulement de son histoire de colonisation et de xénophobie à l’initiative de l’État - qui a touché aussi bien les Noirs, les Arabes, les Juifs, les musulmans et les Roms - mais aussi de la myriade de manières dont on rend la vie de plus en plus difficile pour les moins privilégiés.

Le système éducatif en France est un bastion de l’élitisme, qui ferme la porte à ceux qui ne correspondent pas à sa conception étroite de la réussite intellectuelle. Bien que la France n’inclut pas l’origine ethnique ou la religion dans le recensement de sa population, nous ne savons que trop bien qu’il y a une forte corrélation entre ces facteurs et la probabilité de vivre dans la pauvreté.

Nous savons qui vit dans les zones les plus défavorisées de la banlieue de Paris. Le système carcéral du pays connait également une écrasante majorité de personnes d’origines immigrées, les musulmans représentant entre 60 et 70 pour cent de la population emprisonnée en France alors qu’ils ne représentent environ que 12 pour cent de la population totale. Les signes visibles de croyance religieuse sont interdits dans les écoles, les femmes peuvent être renvoyées de leur emploi pour avoir porté le hijab, ou condamnées à une amende pour avoir porté un niqab ou la burqa. La ségrégation de routine contre les musulmans, ainsi que contre les juifs, est banalisée au nom de la laïcité et de la sacro-sainte liberté d’expression de la France. Ces agressions sont profondément blessantes et contribuent au terrible sentiment d’aliénation ressenti par de trop nombreux citoyens français.

Rien ne justifie de tuer ceux avec lesquels nous sommes en désaccord. Cependant, nous ne pouvons pas ignorer le contexte dans lequel ces attaques se sont produites, et que, pour nous permettre d’aller de l’avant en partant de cet instant traumatisant pour notre pays, nous devrions procéder à des changements importants. Je parle de réformes structurelles, mais aussi de ce que nous aurions dû faire il y a déjà des années à propos de l’espace de plus en plus grand accordé à tous les types d’intolérance - y compris la xénophobie alimentée par des extrémistes de droite, ainsi que le fondamentalisme religieux - qui prennent racine dans notre pays.

Les auteurs de ces attaques espéraient très certainement entraîner la France dans un autre cycle de peur et de méfiance collective, alimentant ainsi leur idéologie empoisonnée. Il ne faut pas leur donner raison.

* Chloé Benoist est une journaliste française vivant au Liban et faisant partie du comité de rédaction d’Al-Akhbar. Elle peut être suivie sur Twitter : @chloejbenoist

10 janvier 2015 - Al-Akhbar - Vous pouvez consulter cet article à :
http://english.al-akhbar.com/node/23156
Traduction : Info-Palestine.eu - Naguib


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