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Les orphelins de Gaza

vendredi 9 janvier 2015 - 10h:25

Megan O’Toole

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Le nombre d’enfants recueillis à l’Institut Al-Amal pour orphelins a presque doublé depuis la guerre de 2014.

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’Chaque fois que j’entends les avions, j’ai peur’, dit Aisha al-Shinbary, 8 ans, au centre sur la photo - Photo : Al Jazeera/Hatem Omar

Les chambres de l’Institut Al-Amal pour les orphelins dans la ville de Gaza pourraient être celles de n’importe quel enfant, avec des autocollants de Donald placardés aux murs et emplies d’ours en peluche disposés en rangées sur des couvre-lits bien lisses.

Mais cet aspect lumineux est une façade : ces enfants dessinent des images de guerre. Ils font des esquisses de roquettes et d’avions de chasse israéliens, dessinent des personnes réduites en morceaux, parce que c’est ce qu’ils connaissent.

« Chaque fois que j’entends les avions, j’ai peur, » nous dit Aisha al-Shinbary, âgée de 8 ans, ramenant ses jambes sous elle sous un coussin dans l’une des salles communes de l’institut al-Amal.

« J’ai perdu ma maison pendant la guerre ... Je ne veux pas me souvenir de ma maison », dit Aisha. « Je souhaite de mourir, ainsi je pourrai retrouver ma mère. »

Aisha est arrivée à al-Amal il y a plusieurs années après que son père soit décédé de mort naturelle et que son frère ait été tué dans un raid aérien israélien. Sa mère ne pouvait plus s’occuper de tous ses enfants.

Pendant la guerre de 2014, l’orphelinat a envoyé tous ses enfants vivre avec des parents tandis que l’institut était temporairement ouvert comme un abri pour des centaines de Gazaouis déplacés. Aisha est retourné vivre avec sa mère, mais peu de temps après, sa mère aussi a été tuée dans un raid aérien israélien.

Aujourd’hui, la mère de Aisha ne vient la visiter plus que dans les rêves. Elle embrasse et étreint sa petite fille, puis elle disparaît. Aisha se réveille, racontent les employés de l’orphelinat, et elle se met à dessiner des missiles.

L’histoire de Aisha n’est pas un cas isolé dans la bande de Gaza soumise au blocus où un assaut israélien de 51 jours cet été, a coûté la vie à plus de 2200 Palestiniens et blessé des dizaines de milliers d’autres. La guerre de 2014 a eu pour résultat plus de 1500 nouveaux orphelins, en plus des dizaines de milliers d’autres vivant déjà dans la bande de Gaza, dit Abed Almajed Alkhodary, le président du conseil d’administration de al-Amal.

L’orphelinat - qui a été fondé il y a plus de 60 ans et reste le seul centre pour les orphelins dans la ville de Gaza - n’accueille que les enfants les plus démunis. Il ne peut pas s’occuper de tous les orphelins de la ville.

« Certains orphelins ici ont vu leurs familles et leurs mères mourir sous leurs yeux, » nous dit Alkhodary.

Après la guerre de 2014, le nombre d’orphelins résidant à al-Amal a presque doublé en passant à 150, le nombre le plus élevé dans l’histoire de l’orphelinat, nous dit Kamal Meqbin, membre du conseil d’administration - et ce nombre devrait encore augmenter pendant toute l’année. Le centre, qui est financé par des fonds privés, a été rénové et agrandi pour répondre à cet afflux, et plus de 50 personnes travaillent le maximum du temps pour surveiller, nourrir, éduquer, distraire et réconforter les jeunes pensionnaires d’al-Amal.

« La situation psychologique pour un enfant dont la famille a été tuée, alors qu’il était allé acheter quelque chose puis est revenu à la maison pour trouver toute sa famille tuée - c’est le pire que vous pouvez voir », explique Meqbin, notant que de nombreux orphelins sont en prise avec de profonds problèmes psychologiques et une anxiété qui les paralyse.

« Ils ne dorment pas. Ils ont peur en permanence », dit Meqbin. « Nous passons autant de temps que possible avec eux afin qu’ils puissent y faire face. »

Nawal Yassine, âgée de 10 ans, est à al-Amal depuis octobre. Avant que son père ne soit mort, dit-elle, les Israéliens ont appelé son oncle, un membre du Hamas, qui a passé le téléphone à son père.

Nawal raconte : « Que voulez-vous à mon frère ? » a demandé son père. « Partout où vous cacherez votre frère, nous le suivrons, et nous allons le tuer, » a dit la voix à l’autre bout du fil.

« Mon père a répondu aux Israéliens : « nous viendrons à Tel-Aviv et nous marcherons sur vos nuques, » raconte Nawal, une touche de fierté éclairant son visage toujours grave.

L’administrateur de l’orphelinat, Rewayda Kassab, intervient avec tact et douceur pour expliquer que ce n’est pas ce qui est vraiment arrivé. C’est une fiction que la mère de Nawal a créée afin que ses enfants se souviennent de leur père comme d’un héros. Il est mort après les éclats d’un missile l’aient blessé dans la région du cœur, et alors qu’il était en route pour l’hôpital, une autre bombe a frappé la voiture. Il a ensuite pu être identifié uniquement par la jalabiya particulière qu’il portait.

Manal Abou Taiema, âgée de 11 ans et originaire de Khan Younis, se souvient également très clairement de la mort de son père. Elle se souvient de lui, disant instamment : « Ne t’approche pas des fenêtres ! » Quelques instants plus tard, deux missiles ont touché leur maison.

« L’un est tombé sur mon cousin et l’a réduit en morceaux. L’autre est tombé sur mon père, » dit Manal, un son rauque dans la voix, avec des manières qui sont celles d’une femme beaucoup plus âgée. « Il a ouvert la tête de mon père. » Tandis qu’elle parle, elle se tord les mains à plusieurs reprises, un geste reproduit par sa sœur aînée qui écoute juste à côté.

« Chaque fois que j’entends les sirènes des ambulances, » dit difficilement Manal, « je me mets à pleurer, car j’ai entendu cela tant de fois pendant la guerre ... Je me sens en sécurité dans l’[orphelinat] mais pas à Gaza. J’attends toujours une nouvelle guerre. »

Dans un autre couloir, Youssef al-Shinbary, âgé de 14 ans, tire vers le haut la jambe de son pantalon pour montrer une vilaine cicatrice sur sa cheville, infligée par un obus après que les Israéliens aient bombardé l’école des Nations Unies où sa famille avait trouvé refuge.

Sa sœur a perdu ses deux jambes dans l’attaque et elle a plus tard été envoyée en Turquie pour y être soignée.

« J’ai peur chaque fois que je vois [ma cicatrice], » nous dit Youssef, parlant avec hésitation et avec un bégaiement. « Je me souviens alors de ce qui se est passé. »

Certains enfants de l’institut Amal construisent en Lego des tours et des maisons, nous dit Kassab, faisant ainsi symboliquement référence à tout ce qui a été détruit. D’autres s’exercent avec Mahmoud Eid, un artiste et un orphelin lui-même, qui vient d’avoir 20 ans. L’orphelinat a une salle consacrée à l’œuvre de Eid : une carte de la Palestine sculptée en bois, des pots façonnés en argile, des peintures de paysages abstraits et des visages fantomatiques.

Une partie des œuvres des enfants est exposée ici aussi - mais pas les pièces les plus tristes. Ici, l’orphelinat expose des soleils et des voiliers, des peintures colorées sur verre. C’est une affirmation qu’il y a encore une lumière dans la vie de ces enfants.

Avec le temps, les souvenirs de leurs vies et de leurs familles, avant la guerre et qu’ils soient orphelins, peuvent devenir plus lointains, dit Meqbin, mais ces souvenirs ne disparaîtront jamais totalement.

« Personne n’oublie, surtout pas un enfant. L’enfant n’oubliera jamais sa famille. [Tous les Palestiniens] se souviennent encore de 1948 et de nos terres qui ont été volées. »

« Les Israéliens veulent nous faire oublier, » ajoute-t-il. « Mais nous n’oublierons jamais. »

* Megan O’Toole est un journaliste à Al Jazeera et spécialisée sur le Moyen-Orient. Ses articles traient principalement de droit et de politique. Elle peut être jointe sur @megan_otoole

8 janvier 2015 - Al-Jazeera - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.aljazeera.com/news/middl...
Traduction : Info-Palestine.eu


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