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Entre le mur et les colons, le vieil homme et l’olivier

vendredi 12 décembre 2014 - 01h:51

Sekina

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Dans la région de Salfit, Hani Muhammad Amer et sa famille vivent entre le mur de séparation et une colonie israélienne. Malgré les pressions et l’isolement croissants, la famille refuse de quitter ses terres. L’histoire de cet homme est devenu le symbole d’une résistance civile pour de nombreux Palestiniens.

Notre bus est parti de Ramallah il y a près d’une heure et demi. En compagnie de nos professeurs, nous sommes une trentaine d’élèves de l’Université de Birzeit à s’être levés ce dimanche matin. Nous zigzaguons entre les collines de Cisjordanie, en direction du nord, vers la région de Salfit. Sur la route, nous apercevons soudain le mur de séparation.

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Le mur de séparation, à proximité de Salfit

Le bus longe le mur sur quelques mètres, et s’arrête devant un barrage qui bloque la route.

Nous sortons du bus, et sommes accueillis par un vieil homme palestinien. Il se dirige vers une petite porte, entre le mur et le grand barrage grillagé qui stop la route, et nous fait signe à tous de rentrer rapidement.

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Entrée de la colonie

Derrière le mur, nous découvrons sa maison. Sur la terrasse de l’habitation, une femme palestinienne nous attend, tout sourire, et nous invite à nous asseoir. Nous remarquons alors que la maison est encerclée d’une part par le mur, et d’autre part par grillages et barrages divers.

La femme entre dans la maison, et en ressort avec une trentaine de verres remplis de thé. Pendant ce temps, nous observons les lieux avec curiosité. Devant le silence général, notre professeur de sciences politiques à Birzeit, Saad Nimr, prend la parole, s’adressant au vieil homme. Il le remercie pour son hospitalité, et l’invite à se présenter et à expliquer sa situation.

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A droite, Saad Nimr. A gauche, Hani Muhammad Amer

L’homme s’appelle Hani Muhammad Amer et il a toujours vécut sur ces terres. Autrefois, il pouvait admirer l’horizon sans l’ombre d’un mur immense sur sa maison. Autrefois, il échangeait quotidiennement paroles, sourires et cafés avec ses voisins. Autrefois, le soleil était visible de son lever à son couché, sans être masqué par une couche de béton ou des grillages infranchissables.

Mais cela, c’était avant. Tout s’est arrêté quand l’État israélien a débuté la construction du mur, à cinq mètres de sa maison, et que de l’autre côté de son jardin, une colonie israélienne a pris place. Entre les deux, des barrières qui s’ouvrent au passage de l’armée, qui peut pénétrer sur les terres de Hani Muhammad Amer quand cela lui chante. Menaces des colons, menaces d’expropriation, propositions de rachat de ses terres sont le quotidien du vieil homme depuis.

Les colons et l’État israélien aimeraient le faire partir. Sa présence gène, et pas seulement parce qu’il se trouve sur des terres qu’Israël voudrait s’approprier, mais aussi parce qu’il incarne le symbole d’une résistance civile, la résistance d’un homme qui ne se laissera pas dicter par les décisions injustes d’une administration illégale d’occupation.

La résistance d’un homme qui préfère vivre dans la menace et la souffrance quotidienne plutôt que de céder, car l’attachement à ses terres est bien trop fort pour être marchandé. Sa terre, il nous en parle comme s’il partageait une relation privilégiée avec elle. Elle lui a été léguée par ses ancêtres ; elle a besoin d’affection, elle a besoin qu’on lui parle, il ne pourrait se résoudre à l’abandonner.

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Le mur, depuis la maison de Hani Amer. Monsieur Amer a effacé les dessins présents sur le mur. Il ne peut pas concevoir quelque chose de beau sur une construction aussi laide que le mur. Il a simplement laissé l’oiseau, signe de liberté

Un étudiant prend la parole, et lui demande quels genres de difficultés rencontre sa famille, et si la situation est dangereuse pour ses enfants. Depuis la construction du mur, les voisins de Hani Amer sont partis un à un, et l’homme se retrouve seul et isolé entre des colons hostiles, qui veulent le voir partir, et une armée israélienne qui contrôle les entrées et sorties à proximité du mur.

Sa sécurité est fragile, des colons armés ont déjà pénétré dans sa propriété pour le menacer. Il explique aussi que ses enfants ont déjà été menacés sur le chemin de l’école. L’absence de tout liens sociaux, pourtant habituellement si forts dans la société palestinienne, le fragilise encore plus. Les échanges et le soutien moral ont disparu ; ses voisins palestiniens les plus proches se trouvent à plus d’une demi-heure de marche, et il n’a naturellement pas d’échange avec ses voisins israéliens.

Mais la situation de Hani Amer s’est légèrement améliorée, probablement avec la diffusion de son histoire auprès des médias. Il y a quelques temps, il n’avait aucune liberté d’entrée et de sortie entre son habitation et le mur. Il dépendait totalement de la volonté de l’armée pour lui ouvrir les portes jusqu’à son habitation. Il nous raconte notamment qu’un jour, à cette époque, ses enfants revenaient de l’école, et n’avaient pas la possibilité de rentrer chez eux. L’armée israélienne les a donc fait entrer dans la colonie.

En fin d’après-midi, de retour chez elle, la femme de Hani Amer constate l’absence de ses enfants, et inquiète, elle demande à l’armée s’ils les ont vus. Le soldat lui rit au nez et refuse de lui répondre. Elle patiente plusieurs heures, prise de panique, mais les soldats ne réagissent pas. Finalement, surement lassés par la situation, ils décident de lui rendre ses enfants, qui peuvent finalement retourner dans leur maison.

Depuis, une petite porte a été construite à côté du mur, qui donne exclusivement accès à la maison de Hani Amer. L’homme et sa famille peuvent enfin entrer et sortir sur leurs terres quand bon leur semble.

Alors qu’il nous parle, une camionnette de l’armée entre sur sa propriété, et accélère devant nous, comme en signe de provocation.

L’histoire de Hani Amer n’est pas unique. On compterait cinq cas de Palestiniens qui vivent entre le mur et une colonie israélienne, et qui refusent de quitter leurs terres.

Ces témoignages sont le résultat d’une politique illégale de colonisation, sacralisée par un mur qui ne respecte pas les frontières établies par le droit international. Ils sont aussi la conséquence d’une politique violente d’expropriation des terres, qui vise à couper les Palestiniens de leurs racines, et à gratter toujours un peu plus de territoire au profit d’Israël, poussant les Palestiniens vers la Jordanie…

C’est l’heure de nous quitter pour Hani Amer. Il nous invite à nous diriger vers la sortie. Sur notre chemin, dans son jardin, un olivier est élevé. Tout un symbole que cet arbre, dont les racines restent fermement implantées dans la terre palestinienne, à l’instar du vieil homme.

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Hani Muhammad Amer

Cette rencontre aura bouleversé chacun des étudiants présents. Elle a aussi été l’objet d’une réflexion profonde sur le sens de cette forme de résistance. Pourquoi souffrir des menaces continuelles, une isolation croissante, quand le chemin du départ semble le plus simple ?

Monsieur Amer nous a répondu cet après-midi-là. Il y a quelque chose de plus grand que son confort personnel. Une idée plus forte qu’une nouvelle maison plus spacieuse, et qu’une vie sans problèmes quotidiens. Ce sont ses racines et sa dignité. Les racines d’un vieil homme ou d’un olivier qui ne peuvent s’arracher au grès de la force. La dignité d’un homme, la dignité d’un peuple, qui ne cèderont pas sous le poids des menaces.

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Transmis par l’auteur


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