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Gaza : des victimes racontent comment elles ont été utilisées comme bouclier humain

lundi 22 septembre 2014 - 06h:12

Mohamed Omer

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Le soldat a versé un liquide sur mon pantalon en me menaçant qu’il me « brûlerait vivant » si je ne lui révèle pas l’endroit où se trouve le système des tunnels.

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Sami al-Najjar, 21 ans, avoue avoir été utilisé comme bouclier humain lors de la récente invasion israélienne de Gaza (MEE / Mohammed Omer)

KHUZA’A, Bande de Gaza – Sami Al-Najjar était en compagnie de ses frères et sœurs, chez eux à Khuza’a, à l’ouest de Khan Younis lorsque l’obus d’un char israélien s’est abattu sur les murs extérieurs de la maison.

« La pièce était remplie d’une fumée dense qui nous empêchait de respirer. Nous nous sommes alors précipités en dehors de la maison, » raconte Sami qui se remémore cette journée sinistre et macabre du mois de juillet dernier.

Toute la famille s’apprêtait à quitter l’immeuble et fuir lorsque le père de Sami a trouvé un morceau de tissu d’un vêtement blanc. Il en a confectionné un drapeau de fortune qu’il a brandi au-dessus de sa tête pour que les soldats israéliens le remarquent et comprennent que le bâtiment ne compte que des civils et que la famille commence à sortir de la fumée, derrière lui.

Mais malgré l’initiative et les efforts du père, les soldats positionnés dehors ont ordonné les hommes de se séparer des femmes. Ils ont ensuite ligoté les mains des hommes.

Une fois les mains des hommes attachées, les soldats ont commencé à les interroger sur les lieux des tunnels utilisés par la résistance. Najjar a rendu une réponse négative tout en insistant que personne ne connait ces endroits. Les soldats n’ont pas cru un mot.

Ensuite, un des soldats « a pris une chaise et m’a frappé avec sur le dos, » affirme le garçon de 21 ans.

Sous les yeux de sa mère et du reste de la famille, le jeune a été conduit seul jusqu’à l’arrière-cour où il a reçu l’ordre de s’agenouiller tandis qu’un chien militaire s’approchait, portant une muselière en métal et une chose qui ressemble à une caméra sur son dos.

La bouteille d’eau

Le jeune garçon poursuit son récit : « Je ne savais pas ce qui allait arriver par la suite. »

Cette fois, il marque une petite pause pour respirer profondément et se calmer et s’en remettre avant d’ajouter : « Ensuite, l’un des trois soldat a mis une bouteille d’eau vide sur ma tête et a pointé son arme sur elle. »

« La première balle a brisé la bouteille. Après, un autre soldat s’est saisi d’une arme automatique M-16. Il avait à peu près mon âge et était petit et trapu, le crâne rasé, les yeux petits et bridés tel un Asiatique et portant des rangers noirs.

« Il est resté debout devant moi pendant que j’étais à genoux. »

De l’autre côté se tenait un autre soldat qui portrait un masque. Il transmettait les ordres des autres soldats aux prisonniers dans un arabe parfait.

L’ouïe de Najjar s’est, pendant un certain temps, affaiblie à cause de l’intensité de l’explosion de la bouteille sur sa tête. Il n’a pas réussi à entendre ce qu’un soldat lui disait mais se souvient du soldat qui ressemble aux Asiatiques crier : « Nous allons te montrer comment tu vas nous dire d’où les missiles du Hamas sont lancés, et tu vas nous donner deux noms des responsables du Hamas. »

Najjar a répondu : « Je ne passe pas beaucoup de temps à Khuza’a ; je répare les pneus crevés dans mon atelier, c’est tout. »

Cette réponse a mis le soldat dans tous ses états, et en saisissant Najjar par son pull, il l’a trainé jusqu’à ses pieds en le giflant.

« Tu es un menteur, » s’écria-t-il en s’emparant de nouveau de la chaise pour frapper le jeune garçon jusqu’à ce qu’elle se soit brisée.

Après cela, les soldats ont remis Najjar sur ses pieds et le soldat arabophone a retiré son masque et l’a sommé de révéler les emplacements des tunnels.

« Dis-moi où sont les tunnels, » a-t-il hurlé en agitant son arme en direction des voisins de Najjar.

Najjar était terrorisé et peiné, mais le pire reste à venir.

« Tout d’un coup, des tirs ciblant les soldats ont éclaté de je ne sais-où. Les soldats m’ont saisis et m’ont fait marcher devant eux, » raconte Najjar.

Najjar affirme avoir été hissé et forcé de sauter dans le char alors que l’échange de tirs se poursuivait.

« Il y avait des tirs aléatoires, et les soldats m’ont utilisé comme bouclier humain. »

« Lorsque la situation s’est calmée, le soldat masqué a versé un liquide sur mon pantalon en me menaçant qu’il me « brûlerait vivant » si je ne lui dis pas où se trouvent les tunnels ou si je ne lui donne pas les noms de deux membres du Hamas. »

La dernière chose que Najjar a pu entrevoir avant que le soldat arabophone ne lui bande les yeux et ne lui demande de se déshabiller était sa mère et ses sœurs, conduites en dehors de la maison.

« J’ai commencé à me déshabiller sans savoir jusqu’où cela pouvait aller, mais en arrivant à mes sous-vêtements, le soldat m’a ordonné de m’arrêter, » poursuit Najjar. Il a par la suite été emmené dans un endroit secret, en compagnie d’une douzaine d’autres jeunes gens.

Le témoignage de Najjar est un exemple parmi tant d’autres témoignages recueillis auprès de jeunes gens à Khuza’a ce jour, tous avaient raconté la même histoire.

Le cousin de Najjar, Fouad Al-Najjar, 24 ans, avoue avoir lui aussi été pris et utilisé comme bouclier humain.

Tout comme son cousin, il a été, lui aussi, enlevé par les soldats. Au départ, ils ont rassuré Fouad Najjar que tout allait bien se passer et qu’il n’avait pas à s’en faire, mais dès qu’il a répondu à leurs questions en insistant qu’il ignorait où se trouvaient les tunnels du Hamas, il a reçu des coups répétés sur le visage par le même soldat qui, auparavant, le rassurait et lui demandait de ne pas s’inquiéter.

« Il m’a coincé au sol avec ses bottes militaires entrainant mon cou dans la boue, » raconte Fouad Najjar qui se souvient avoir entendu le bruit retentissant de chars qui ne se tenaient pas loin.

Fouad Najjar a ensuite été conduit jusqu’à une file pour se joindre aux autres jeunes gens utilisés eux aussi comme boucliers.

« A chaque frappe d’un F-16 israélien, un soldat qui était derrière moi – il avait la peau foncée et une petite barbe et se faisait appeler « Rami » par les autres soldats – me sommait de rester tranquille, » poursuit Fouad qui précise que les soldats semblaient effrayés mais tentaient de dissimuler leur sentiment pour que personne ne les remarque.

La question des boucliers humains est très complexe. Alors qu’Israël blâme le Hamas pour l’utilisation des civils comme boucliers humains afin d’essayer et détourner les attaques (une allégation que le Hamas a constamment nié), les témoignages lancinants et inquiétants qui évoquent le recours israélien à cette pratique et l’abus dans son utilisation dans la Bande de Gaza comme en Cisjordanie se confirme au fil des années.

Cette pratique est considérée comme une violation de la Convention de Genève et des tribunaux Israéliens qui ont proscrit cette tactique en 2005 sur fond de contestation de l’armée israélienne.

Le résultat final est que, même dans les très rares cas où une faute fait parfois l’objet de poursuites – comme l’incident de 2009 à Gaza lorsqu’un garçon de 9 ans a été utilisé pour contrôler un sac d’explosifs – la sanction est clémente et légère et l’armée insiste sur le fait que ces actes ont été commis par des soldats qui ont agi de façon individuelle dans des situations difficiles et qui ne représentent pas la politique de l’armée.

Camp de détention

Sami Najjar raconte qu’une fois il avait les yeux bandés et il avait été déshabillé chez lui, les trois soldats l’ont menacé et l’ont contraint à marcher devant eux. Il était pieds nus marchant sur un sol devenu bouillant et brûlant par le soleil d’été.

Najjar estime qu’ils ont marché pendant 90 minutes avant d’arriver à un camp de détention militaire, situé sur la partie israélienne de la frontière avec Gaza.

Mis à part le tambour des soldats, « J’ai réussi à distinguer les voix de mes cousins Momen et Issa. J’étais soulagé de savoir que je n’étais pas seul, » ajoute Najjar.

Le soulagement ne durera pas longtemps ; Najjar se souvient qu’il est resté avec les yeux bandés dans une cage à l’extérieur, où le bruit des roquettes a failli lui perforer les tympans. Il pouvait également entendre des soldats israéliens qui, périodiquement, se précipitaient vers le refuge du camp pour se tenir en sécurité.

Le lendemain, Najjar affirme avoir été entrainé dans une pièce où un soldat l’interrogeait. Une fois de plus, le soldat que Najjar ne pouvait pas voir n’a pas arrêté de hurler, demandant au jeune homme de donner les noms de trois membres du Hamas.

« Lorsque j’ai répondu que je ne connaissais rien, j’ai senti ses doigts se saisir de ma gorge en me traitant de menteur. Je me suis alors effondré à genoux. »

Le soldat a relevé le jeune tombé par terre, non sans crier : « Lève-toi ! Tu es un menteur. »

Le soldat a ensuite dit à Najjar qu’il le traitait ainsi « parce que tu es un être humain, » conçu pour sentir l’humiliation, la peur et la honte.

Après l’interrogatoire qui a duré plusieurs heures, Najjar a reçu l’ordre d’enlever ses sous-vêtements et de porter la tenue blanche de la prison.

Il recevait occasionnellement l’eau et la nourriture mais il s’est plaint de sa cellule où les eaux usées déversaient sur le sol.

« Je pouvais clairement sentir la saleté et la boue en-dessous de moi, » déplore-t-il.

Au quatrième jour, Najjar a été appelé par son nom et notifié d’aller monter dans un bus. Il ignorait où cela pouvait l’emmener mais bientôt il sera, en compagnie de plusieurs douzaines d’autres hommes, jetés hors du bus sur la frontière avec Gaza. Par instinct, Najjar a regardé tout autour de lui pour chercher ses cousins, mais ce jour-là, ni Momen, ni Issa n’ont été parmi les libérés.

Il aura fallu plus de deux mois pour que Najjar s’en remette et soit en mesure de se rappeler son calvaire. Même pendant son récit, il tremble et sa voix s’émiette surtout lorsqu’il évoque son cousin Momen et se souvient l’avoir entendu crier dans le camp mais ne l’a pas vu depuis ce jour et il ignore quel sort lui a été réservé.

« Au moment où les soldats israéliens ont enlevé les bandages de nos yeux, nous étions entre 50 et 55 personnes, toutes utilisées comme boucliers humains sur la frontière de Gaza, » souligne Najjar, avant de conclure : « Dès qu’un missile Palestinien est lancé au-dessus de nos têtes, les soldats nous utilisent comme bouclier pour se protéger contre les tirs de la résistance. »

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* Mohammed Omer est un journaliste palestino-néerlandais renommé, basé à Gaza.

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18 septembre 2014 – Middle East Eye – Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.middleeasteye.net/in-dep...
Traduction : Info-palestine.eu - Niha


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