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Même au risque de mourir, les détenus administratifs en grève de la faim ne céderont pas

vendredi 13 juin 2014 - 08h:06

Shahd Abusalama

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Nos détenus palestiniens se battent contre le Service pénitentiaire d’Israël (IPS) avec leurs estomacs vides depuis le 24 avril, jour où ils se sont lancés dans une grève collective de la faim devenue la plus longue dans toute l’histoire des prisonniers palestiniens.

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Ramallah, Cisjordanie occupée, le 14 mai 2012 - Une fillette tient le portrait d’un Palestinien détenu dans une prison israélienne, lors d’un rassemblement de soutien aux prisonniers en grève de la faim - Photo : Reuters/Ammar Awad

La faim est la seule arme qui leur reste, qu’ils peuvent utiliser contre l’IPS et les soldats de l’occupation israélienne.

Ils ont lancé cette grève de la faim pour exiger la fin de leur détention sans inculpation ni jugement, basée sur des « preuves » réservées aux seuls tribunaux militaires et dissimulées aux détenus et à leurs avocats - une politique injuste qu’Israël appelle détention administrative. Cent vingt détenus administratifs ont lancé cette grève de la faim de masse qui s’est ensuite développée jusqu’à impliquer près de trois cents prisonniers, selon Addameer, le groupe de défense des prisonniers.

Nos dignes prisonniers sont en grève pour protester contre la violation par Israël d’un accord conclu après la grève de la faim de masse de 28 jours, qui avait pris fin le 14 mai 2012. Selon cet accord, l’utilisation de la détention administrative - la question clé à l’origine de la grève de la faim - serait limitée et les ordres de détention administrative ne seraient pas renouvelés sans nouvelle preuve et comparution devant un juge militaire. Cependant, Israël n’a pas respecté l’accord et a continué à user de la détention administrative sans retenue.

Grévistes hospitalisés

Le détenu administratif Ayman Tbeisheh du village de Dura près d’Hébron en Cisjordanie occupée, a dépassé les cent jours de refus de nourriture pour protester contre les ordres de détention sans cesse renouvelés depuis sa dernière arrestation en mai 2013, selon le journal al-Quds al-Arabi. Tbeisheh a passé un total de onze ans dans les prisons israéliennes, dont près de cinq ans en détention administrative.

Selon Addameer, Tbeisheh a commencé à refuser de s’alimenter le 22 mai 2013, immédiatement après que ses quatre mois de détention administrative ait été confirmée par un tribunal militaire. Il a suspendu sa grève après 105 jours, quand il a pensé avoir conclu un accord avec l’IPS. Mais cet espoir a été brisé et l’ordre de détention a été renouvelé, bien que sa santé se soit gravement détériorée.

Selon l’avocat palestinien Ibrahim Al-Araj qui a réussi à lui rendre visite lors de sa précédente grève de la faim, Ayman Tbeisheh a déclaré : « Je vais continuer cette grève de la faim jusqu’à ce que qu’il soit mis fin à ma détention administrative qui m’empêche de sortir d’ici. »

Peu après avoir repris un peu de sa force physique, il a relancé sa grève de la faim le 24 février 2014. Tbeisheh a depuis été placé dans le centre médical Assaf Harofe où il est enchaîné sur un lit d’hôpital qui peut devenir son lit de mort à tout moment.

L’état d’Ayman n’est pas différent de celui du reste des détenus administratifs dont la soif de liberté et de dignité les a conduits à lancer la grève de la faim de masse qui dure depuis 51 jours. Quatre-vingts grévistes de la faim ont été hospitalisés suite à cette grève, mais ils persévèrent dans ce combat pour la dignité.

En dépit de leurs corps affaiblis qui se sont vidés de leur énergie, leurs mains et leurs pieds sont attachés à leur lit d’hôpital. Ils sont tous les jours menacés de gavage, une pratique inhumaine et dangereuse que le parlement israélien, la Knesset, est sur le point d’inscrire dans la loi.

Peine de mort

Mon père, qui a passé un total de quinze ans dans les prisons israéliennes, appelle le gavage « la peine de mort. » Il a participé dans la prison de Nafha à la grève de la faim de masse en 1980 qui a duré 33 jours. Il a été soumis au gavage et il a heureusement survécu. Mais ses camarades Rasem Halawa du camp de réfugiés de Jabalia et Ali al-Jaafary du camp de Dheisheh, ont été victimes de cette pratique meurtrière qui visait à briser leur grève de la faim, et ils sont morts après avoir été soumis à cette alimentation forcée.

Les agents du service pénitentiaire israélien amplifient les pressions sur les grévistes de la faim alors que leur santé ne cesse de se détériorer. Ils les ont placés dans des cellules d’isolement sans fenêtre, gardant les mains et les jambes enchaînées pendant des dizaines d’heures, interdisant les visites des familles et des avocats, et leur niant même l’accès au sel qui est nécessaire à leur survie.

Les grévistes se sont engagés dans « une grève de la faim jusqu’à la victoire ou le martyr », de même que l’avaient fait Khader Adnan, Hana Al-Shalabi, Mahmoud Sarsak, Samer Issawi et d’autres ex-détenus qui ont été libérés après des batailles héroïques de grève de la faim contre l’IPS.

La lettre des prisonniers

Ci-dessous ma traduction d’une lettre que nos détenus ont réussi à passer en contrebande le 8 juin, appelant l’humanité, tous les gens de conscience à participer à un soutien populaire et international de leur combat pour la justice. L’ex-détenu Allam Kaaby a lu ce document lors d’une conférence de presse devant la tente de sit-in érigée devant le Comité international de la Croix-Rouge à Gaza :

Malgré les chaînes, les barreaux et les murs des prisons, ceci témoigne de la volonté de ceux qui se tiennent au bord de la mort pour le bien de notre patrie, la Palestine.

Après avoir quitté les cellules d’isolement qui ne sont plus en mesure de tolérer nos douleurs, nos maladies et nos corps usés, depuis nos lits d’hôpitaux où nous sommes attachés par des chaînes et surveillés par des chiens de garde, au milieu des geôliers qui contemplent nos monitoring cardiaques qui peuvent annoncer notre mort à tout moment, alors que nous sommes près de mourir, nous lançons notre appel qui pourrait être le dernier pour certains d’entre nous. C’est le moment de faire connaître notre volonté avant que nous embrassions notre peuple comme de dignes martyrs. Notre appel est notre voix, notre cri, notre volonté. Nous sommes les détenus administratifs en route vers l’immortalité, pour embrasser le soleil de la dignité qui pourrait marquer dans le même temps la fin de la bataille pour la dignité. Nous élevons notre voix, en espérant qu’elle atteindre notre peuple révolutionnaire.

Tout d’abord, nous vous appelons à intensifier votre soutien aux grévistes de la faim qui ne sont pas encore devenus des martyrs, aux combattants qui luttent contre notre ennemi fasciste avec leurs corps méritent de votre part une loyauté qui empêche que notre sang ne continue de couler et dont le flot ne s’arrêtera qu’à l’accomplissement de nos justes revendications.

Deuxièmement, les douleurs de la faim ont endommagé certains de nos organes, mais d’autres organes restent toujours intacts. Alors que la mort nous attend, nous déclarons que rien ne se mettra en travers du chemin de nos sacrifices, même la mort. Par conséquent, nous faisons don de nos organes encore intacts aux combattants, aux pauvres et aux opprimés qui sont dans le besoin. Nous attendons la visite du Comité international de la Croix-Rouge pour approuver ces dons.

Troisièmement, nous vous demandons de rester fidèles à notre sang et au sang de tous les martyrs qui ont sacrifié leurs vies dans notre lutte pour la Palestine. La fidélité ne se manifeste pas seulement par des mots, mais par l’action révolutionnaire qui ne connaît ni hésitation ni faiblesse.

Quatrièmement, nous vous demandons de conserver nos droits historiques et légitimes, et de ne jamais abandonner un pouce de la Palestine, du fleuve à la mer. Le droit au retour est le pont de nos droits historiques. Ces droits ne peuvent pas être restaurées sans résistance, qui est le seul langage que comprend notre ennemi.

Cinquièmement, n’oubliez pas les détenus qui resteront en vie après nous, car ceux qui sacrifient leur liberté comme un prix pour la liberté de leur peuple, méritent la liberté plutôt que la mort.

À notre digne peuple de Palestine et de la diaspora, aux hommes libres et aux combattants de la liberté à travers le monde, nous laissons nos cris perçus malgré l’obscurité des prisons israéliennes creusées pour enterrer la vie. Et aux personnes dont la conscience est morte à travers le monde, nous disons que notre peuple palestinien continuera la lutte jusqu’à la victoire. Nous faisons nos adieux avec des visages souriants.

À la lecture de ces mots qui reflètent à la fois la douleur et la déception, nous devrions avoir honte alors que nous les regardons mourir lentement. Changer nos photos de profil avec une image qui montre la solidarité avec leur lutte pour la dignité ne représente pas beaucoup d’aide. Nous devons aller au-delà de la solidarité superficielle et prendre des mesures sérieuses qui leur apporteront des changements significatifs. Il nous faut agir avant que nous ne comptions plus de martyrs parmi les héros palestiniens derrière les barreaux israéliens. Leur mort serait notre honte.

* Shahd Abusalama est artiste, blogueuse et étudiante en littérature anglaise dans la bande de Gaza.
« Mes dessins ainsi que mes articles sont ma façon de transmettre un message, et le plus important pour moi est d’élever la conscience de la communauté internationale au sujet de la cause palestinienne. Je suis très intéressée à saisir les émotions des gens, les images de ma patrie, la force de mon peuple, de sa détermination, de sa lutte et de sa souffrance. »

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6 juin 2014 - The Electronic Intifada - Vous pouvez consulter cet article à :
http://electronicintifada.net/blogs...
Traduction : Info-Palestine.eu - Naguib


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