DERNIERE MISE A JOUR : mercredi 31 août 2016 - 09h:22

Le nettoyage ethnique par d’autres moyens

samedi 7 juin 2014 - 15h:49

Ilan Pappe

Imprimer Imprimer la page

Bookmark and Share


Le terme « nettoyage ethnique », et non plus celui de « Nakba » (catastrophe), doit être utilisé pour décrire les événements de 1948 et les politiques israéliennes appliquées depuis, explique Ilan Pappe.

JPEG - 40.9 ko
Des nervis des forces israéliennes d’occupation kidnappent avec violence un jeune palestinien à Tulkarem, le 31 mai 2014 - Photo : AFP

Le terme Nakba est devenu, à juste titre, une entrée sacrée dans le dictionnaire national palestinien. Il restera probablement le premier terme par lequel les terribles événements de 1948 seront commémorés et rappelés dans les années à venir. Toutefois, sur le plan conceptuel, il s’agit d’un terme problématique. Nakba signifie une catastrophe. Les catastrophes produisent généralement des victimes, mais sans agresseurs. Ce qui laisse de côté la question des responsables et des responsabilités.

C’est pour cette raison entre autres, qu’il était facile pour les tenants cyniques ou sincères du soi-disant processus de paix d’ignorer dans « la question de la Palestine » cet événement monumental. Ce terme a également permis à ceux qui sont plus attentifs à la situation désespérée des Palestiniens de voir la Nakba comme un événement lointain, se déroulant plus ou moins au moment de la Seconde Guerre mondiale - un événement qui peut représenter de l’intérêt pour les historiens mais qui a très peu à voir avec la situation en Israël et en Palestine aujourd’hui.

C’est pourquoi j’ai proposé en 2007 d’employer le terme de « nettoyage ethnique » pour décrire à la fois les événements de 1948 et les politiques israéliennes qui ont été imposées depuis. Les définitions juridiques, académiques et communes de nettoyage ethnique correspondent parfaitement aux développements en Palestine en 1948. La dépossession planifiée et systématique des Palestiniens qui s’est conclue par la destruction de la moitié des villes et villages de Palestine et l’expulsion de 750 000 Palestiniens, ne peut être décrite que comme un nettoyage ethnique.

Mais le terme est non seulement important pour comprendre correctement les événements particuliers de cette année-là, mais il représente aussi un concept qui explique la pensée sioniste à propos de la population indigène en Palestine avant 1948 et la politique israélienne envers les Palestiniens depuis.

Dès la première rencontre entre les tenants du projet colonialiste sioniste et les Palestiniens indigènes, ceux-ci ont été considérés, au mieux, comme un obstacle et au pire, comme des étrangers qui avaient usurpé par la force ce qui appartenait au peuple juif. Les sionistes à l’esprit plus libéral ont toléré la présence de Palestiniens, en petit nombre, mais avec la conviction profonde, implantée depuis dans les générations de Juifs israéliens depuis 1948, que pour prospérer et non seulement survivre, avoir un futur État exclusivement juif sur une grande partie de la Palestine était le scénario idéal pour l’avenir.

Le silence international face au nettoyage ethnique de la Palestine en 1948 a transmis un message clair à l’État juif nouvellement né : l’État juif n’allait pas être jugé comme n’importe quel autre entité politique et le monde fermerait les yeux et lui fournirait l’immunité pour ses politiques criminelles sur le terrain. C’est l’Europe qui a ouvert la voie, imaginant pouvoir être lavée du terrible chapitre de l’histoire de ses Juifs par l’octroi d’une carte blanche au mouvement sioniste pour « désarabiser » la Palestine .

Ces deux évolutions - la conviction sioniste que son succès en Palestine dépendait de sa capacité à réduire le nombre de Palestiniens dans un futur État juif à un strict minimum, et la complicité internationale qui permettait à cette ambition d’être mise en œuvre en 1948 - ont ancré l’idéologie de nettoyage ethnique dans l’ADN de ce qui allait devenir Israël.

La vision était d’un État sans Palestiniens, mais les tactiques sur la façon de mettre cela en œuvre ont changé avec le temps. Alors que le mouvement idéologique, le sionisme a pu - dans les circonstances particulières produites par la décision britannique de quitter rapidement la Palestine - mettre en œuvre une opération brutale et massive de nettoyage ethnique de la population palestinienne native, les étapes qui allaient suivre devaient être plus sophistiquées.

Une vérité simple a été comprise par les responsables de la planification stratégique à l’égard de la présence des Palestiniens sur le terrain : expulser les gens et leur interdire de se déplacer en les enclavant, produisent le même effet sur ​​le plan démographique : la population indésirable est alors hors de vue, soit au-delà des frontières de l’État, soit à l’intérieur de l’État.

Le nettoyage ethnique de 1948 était resté incomplet. À l’intérieur de la zone devenue Israël, une petite minorité de Palestiniens est restée. Ces Palestiniens sont restés parce qu’ils vivaient dans le nord et le sud, dans des régions où les forces juives arrivées épuisées, incapables d’expulser une population qui savait bien, au contraire de ceux qui avaient été dépossédés au tout début des opérations, quelle était la véritable intention des occupants. Ou alors ils ont été épargnés par la décision d’un commandant local de les laisser pour une décision à prendre après la guerre. La résistance des natifs (le soumoud) et la lassitude des bandes sionistes ont fait qu’une minorité palestinienne a pu rester en Israël. Les accords politiques ont permis à la Jordanie de prendre en charge la Cisjordanie et des considérations militaires ont permis à l’Égypte de gérer la bande de Gaza.

Le nettoyage ethnique brutal a cependant continué entre 1948 et 1956 et un nombre assez considérable de villages ont encore été vidés de leurs habitants durant cette période. Mais après 1956, il est apparu que le nettoyage ethnique pouvait être réalisé par d’autres moyens en imposant un régime militaire à la population palestinienne où la première interdiction était celle de circuler librement dans les quartiers juifs, et la seconde, informelle mais très stricte, était d’y vivre. Ceci s’est accompagné d’un confinement de l’espace vitale de cette communauté.

Lorsque le régime militaire imposé aux Palestiniens en Israël a pris fin en 1966, il a été remplacé par un système d’apartheid qui a empêché les mouvements dans l’espace pour la communauté palestinienne. C’était au début avec un grand succès, mais en s’avérant moins efficace au cours des dernières années. Aucun nouveau village ou quartier n’a été construit pour la communauté palestinienne qui représente 20% de la population, en même temps que son espace agricole et naturel était systématiquement judaïsé dans le nord et le sud de l’État.

Dans les zones qu’Israël a occupées en 1967, le nettoyage ethnique par d’autres moyens a pris des formes similaires. Immédiatement après la guerre, le cabinet israélien a sérieusement envisagé la répétition de la purification ethnique de 1948, mais l’idée en a été écartée. Il a choisi de procéder à la colonisation des territoires occupés. Cette stratégie a été utilisée non seulement dans le but de modifier l’équilibre démographique, mais surtout de créer des ceintures de colonies de peuplement qui enclavent les villes et villages palestiniens d’une manière qui leur interdirait toute expansion, les étranglerait et encouragerait l’émigration. L’armée, comme l’a récemment exposé la journaliste Amira Hass, a créé des terrains d’entraînement en Cisjordanie pour vider ce territoire de sa population palestinienne. Ariel Sharon a mis au point en 2005 une version originale et plus sophistiquée de ce nettoyage ethnique en transformant en ghetto la bande de Gaza.

Aujourd’hui Israël est tout aussi idéologiquement prêt à recourir à un nettoyage ethnique brutal comme cela ressort du plan Prawer dans le Naqab (Néguev) et de sa volonté de nettoyer ethniquement la population arabe de la vieille d’Acre (Akka). Le processus de paix a fourni un parapluie international pour ce nettoyage ethnique à la fois brutal et sophistiqué.

L’histoire nous enseigne que le nettoyage ethnique ne va pas s’essouffler parce que ses auteurs se lasseraient ou changeraient d’opinion. Trop d’Israéliens en bénéficient et sont impliqués dans ce processus.Le nettoyage ethnique s’arrête quand il est arrivé à terme ou quand il est stoppé. La paix en Israël et en Palestine implique comme condition préalable à toute réconciliation, que l’on mette fin au nettoyage ethnique.

JPEG - 2.4 ko

* Auteur de plusieurs ouvrages, Ilan Pappe est historien israélien et directeur de l’European Centre for Palestine Studies à l’Université d’Exeter

Du même auteur :

- Quand le déni israélien de l’existence des Palestiniens devient politique génocidaire... - 27 avril 2014
- Boycott académique israélien : l’affaire Tantura - 17 février 2012
- 2012 : Faire face aux intimidations, agir pour la justice en Palestine - 1er janvier 2012
- Enterrement de la solution des deux Etats aux Nations unies - 17 septembre 2011
- Goldstone retourne sa veste - 6 avril 2011
- La révolution égyptienne et Israël - 16 février 2011
- Soutenir le droit au retour des réfugiés, c’est dire NON au racisme israélien - 12 janvier 2011
- Tambours de guerre en Israël - 30 décembre 2010
- Ce qui guide la politique d’Israël - 6 juin 2010
- L’enfermement mortel de la psyché israélienne - 12 juin 2010

30 mai 2014 - Middle East Eye - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.middleeasteye.net/column...
Traduction : Info-Palestine.eu - Naguib


Les articles publiés ne reflètent pas obligatoirement les opinions du groupe de publication, qui dénie toute responsabilité dans leurs contenus, lesquels n'engagent que leurs auteurs ou leurs traducteurs. Nous sommes attentifs à toute proposition d'ajouts ou de corrections.
Le contenu de ce site peut être librement diffusé aux seules conditions suivantes, impératives : mentionner clairement l'origine des articles, le nom du site www.info-palestine.net, ainsi que celui des traducteurs.