16 septembre 2017 - CONNECTEZ-VOUS sur notre nouveau site : CHRONIQUE DE PALESTINE

Israël a déclaré la guerre aux banques palestiniennes

jeudi 29 mai 2014 - 06h:39

Sam Bahour

Imprimer Imprimer la page

Bookmark and Share


Quand les efforts de négociations de paix du Secrétaire d’État John Kerry ont trébuché - d’aucuns disent "échoué" - fin avril, Israël a pris des mesures punitives pour sanctionner les Palestiniens qui n’acceptent pas une soumission politique absolue. Concrètement, Israël déclare la guerre à l’économie palestinienne.

JPEG - 11.8 ko
La livre palestinienne, l’ancienne monnaie du mandat britannique.

Les Palestiniens vivant sous l’occupation militaire israélienne en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et dans la bande de Gaza se servent de la devise israélienne, le nouveau shekel israélien (ILS), pour leurs transactions de tous les jours. Cependant, quand les efforts de négociations de paix du Secrétaire d’État John Kerry ont trébuché - d’aucuns diraient "échoué" - fin avril, Israël a pris des mesures punitives pour sanctionner les Palestiniens qui n’acceptent pas une soumission politique absolue.

Une de ces mesures est qu’Israël a informé la partie palestinienne que les banques palestiniennes ne seraient plus autorisées à acheminer leur surplus de devises israéliennes vers la Banque Centrale d’Israël, un acte inédit dans le monde de la banque. Israël refuse de servir sa propre devise. Concrètement, Israël déclare la guerre à l’économie palestinienne, faisant risquer l’effondrement du prospère secteur bancaire palestinien et interrompant le flux des produits de base comme l’électricité, le pétrole et le gaz naturel en Palestine.

Comme l’économie palestinienne est une extension de l’économie israélienne, en raison de l’occupation militaire prolongée, les Palestiniens importent plus de 85 % de leurs biens et services d’Israël et vendent plus de 80 % de leurs exportations à Israël. D’un point de vue purement économique, étant donné que la Palestine est encore un Etat en devenir et, en tant que tel, n’a pas sa propre devise, elle est censée utiliser la devise israélienne.

L’économie palestinienne en Cisjordanie et dans la bande de Gaza a délibérément été rendue dépendante structurellement d’Israël depuis l’occupation militaire de ces territoires en 1967. Cette dépendance structurelle créée par Israël a pris bien des formes et des façons : pour commencer, Israël a créé une base de consommateurs palestiniens captifs pour ses produits et services, en contrôlant militairement toutes les frontières entre le territoire occupé et le monde extérieur, jusqu’à l’installation de la devise israélienne, le shekel israélien (ILS), comme monnaie quotidienne pour les Palestiniens. Avant les Accords de paix d’Oslo, au cœur des Accords même, et tout le temps jusqu’à ce jour, cette dépendance contrainte a été maintenue.

La devise israélienne entre en Palestine par de multiples sources, et avant tout via les salaires touchés par les travailleurs palestiniens qui reçoivent des permis militaires israéliens pour chercher un emploi en Israël. 47.350 travailleurs palestiniens entrent légalement en Israël (quota de mars 2014), et on estime à 15-20 mille ceux qui entrent illégalement, sans permis. Avant l’ère du processus d’Oslo, qui a introduit une barrière de séparation physique entre les deux économies, le nombre total de travailleurs palestiniens de Cisjordanie et Gaza travaillant en Israël s’élevait à 120.000. Ces travailleurs sont payés en nouveaux shekalim (ILS) et en général ils rentrent chaque soir chez eux en territoire occupé où ils dépensent leur argent dans l’économie palestinienne.

Quand un Palestinien achète les biens et services qu’il consomme, comme l’électricité, le pétrole, le gaz naturel, l’alimentation, les soins médicaux dans des hôpitaux israéliens, etc., il doit payer les fournisseurs israéliens dans leur monnaie nationale, le nouveau shekel israélien (ILS).

Ces paiements sont effectués au nom de clients palestiniens du système bancaire palestinien vers des fournisseurs israéliens via le système bancaire israélien. Par exemple, l’Autorité Palestinienne (AP) consomme 70 à 80 millions ILS chaque mois de la compagnie d’électricité israélienne pour l’électricité qui est achetée à destination des territoires occupés, y compris Gaza. 500 à 600 millions ILS sont achetés aux raffineries israéliennes chaque mois pour couvrir tous les produits pétroliers consommés. Et 25 millions ILS sont payés chaque mois aux fournisseurs israéliens de soins de santé.

Comme on le voit, l’ampleur de ces achats est énorme, puisque l’économie palestinienne, 6 milliards de $, achète plus de 85 % de ses biens à Israël.

Quand ces biens et services fournis par Israël sont vendus sur le marché palestinien, les revendeurs collectent et accumulent les devises ILS et les déposent sur leurs comptes en banques. Ensuite, soit les revendeurs palestiniens soit leurs fournisseurs palestiniens (l’AP dans le cas de l’électricité et du pétrole puisque ces achats sont centralisés par le gouvernement de l’AP et revendus à des distributeurs palestiniens), demandent à leur banque d’effectuer des paiements à leurs fournisseurs israéliens.

Quand les banques palestiniennes effectuent un transfert électronique vers des banques israéliennes elles garantissent ce transfert avec de l’argent liquide réel, en ILS. Il est de pratique courante dans le monde de la banque que les pays respectent leur propre devise. En fait, c’est non seulement de pratique courante qu’un pays respecte sa propre devise mais la norme en vigueur est de payer ce qu’on appelle un seigneuriage (ou revenu monétaire) aux autres pays qui adoptent sa devise, pour compenser les profits que fait le pays émetteur sur d’autres qui se servent de sa devise, augmentant donc sa valeur. Israël a toujours refusé de payer un seigneuriage aux Palestiniens et voilà qu’il franchit un pas de plus en déclarant que les Palestiniens ne peuvent transférer physiquement leurs devises israéliennes en surplus à la Banque Centrale Israélienne.

Nombreux sont les résultats attendus de cette mesure punitive :

- Premièrement, étant donné que les coffres-forts des banques palestiniennes débordent maintenant des ILS de leurs clients, les banques vont devoir cesser d’accepter des dépôts.

- Deuxièmement, comme les firmes palestiniennes ne pourront plus effectuer de transferts électroniques, elles seront forcées de transférer de grandes quantité d’argent liquide directement à leurs fournisseurs israéliens. Mais comme la plupart des Palestiniens n’ont pas l’autorisation de franchir le Mur israélien de séparation - Mur illégal - ils vont devoir chercher des intermédiaires pour transférer l’argent liquide à leurs fournisseurs israéliens, suscitant non seulement la création d’un marché noir mais également une situation sécuritaire dangereuse.

JPEG - 25.2 ko
Pièce de 10 mils palestinienne de 1927 avec inscription trilingue.

L’équivalent d’une Banque Centrale de l’Autorité Palestinienne est l’Autorité Monétaire Palestinienne (AMP), qui n’accepte pas cette punition administrative israélienne les bras croisés. Le gouverneur de l’AMP, Jihad Al-Wazir*, a déclaré publiquement qu’il cherchait à se servir de cette situation regrettable pour faire avancer des changements structurels dans le système monétaire palestinien. L’un de ces changements immédiats serait la « dollarisation » de l’économie palestinienne, tout en cessant d’utiliser la devise israélienne.

Une autre possibilité serait d’émettre une devise palestinienne indépendante, ce qui constitue un projet bien plus vaste qui est en chantier depuis un bon moment et pourrait être accéléré en réponse à ces dernières mesures israéliennes.

Entre-temps, l’Administration « civile » israélienne (la branche du Ministère israélien de la Défense responsable de la gestion des Territoires Occupés) négocie avec les autorités et les banquiers palestiniens un redémarrage progressif du flux de ILS vers la Banque Centrale d’Israël.

Hélas, les Palestiniens ne connaissent que trop bien l’obligation d’avoir à négocier ces questions administratives juste pour survivre.

Ce n’est un secret pour personne qu’Israël et les banques israéliennes se sont servis de l’occupation non seulement pour récolter d’énormes bénéfices financiers mais aussi pour permettre à des banques israéliennes de faire progresser l’occupation elle-même.

L’ONG israélienne Coalition of Women for Peace, organisation de militantes féministes qui ont créé le site web Who Profits from the Occupation (A qui profite l’occupation), avait traité cette complicité de la banque israélienne avec l’occupation dans son rapport intitulé « Financing the Israeli Occupation » (octobre 2010). Depuis la publication de ce rapport, bien des choses ont changé : en premier lieu la partie palestinienne a été reconnue comme état membre des Nations Unies, qui met à sa disposition davantage d’outils diplomatiques pour faire rendre des comptes directement aux Israéliens pour leurs pratiques illégales.

Beaucoup de gens croient que l’occupation militaire israélienne n’est constituée que de choses concrètes et tangibles – colonies, murs, postes de contrôle, avions de guerre etc. - alors qu’en réalité le poids de l’occupation consiste en fait en une myriade de règles et de restrictions administratives.

Ces éléments administratifs de l’occupation sont au nombre de ceux qu’on ne peut pas photographier, des choses comme :
* ce système de permis qui détermine la mobilité et l’accès des Palestiniens ;
* le contrôle du spectre électromagnétique palestinien, qui prive les Palestiniens des services de la téléphonie mobile de troisième génération (3G) ;
* l’interdiction de creuser des puits, ce qui limite non seulement notre capacité à construire un secteur agricole en propre, mais prive beaucoup d’entre nous d’eau potable ;
* et bien sûr, les diktats militaires qui ont le pouvoir de faire s’effondrer tout un secteur bancaire.

La communauté internationale commence à s’éveiller à la réalité tridimensionnelle de l’occupation militaire israélienne. Pour ceux qui préfèrent rester plongés dans leur profond sommeil, les Palestiniens, agissant en leur capacité étatique, leur rappelleront leurs obligations en vertu du droit international, à savoir : ne pas permettre à Israël de continuer à agir sur le mode voyou qui lui est devenu coutumier. Les actes qu’Israël est en train de commettre menacent toute possibilité d’accord négocié entre Palestiniens et Israéliens.

* Le fils de Khalil al-Wazir, connu comme Abou Jihad, un des dirigeants fondateurs du Fatah, conseiller proche de Yasser Arafat, tué par un commando israélien à son domicile de Tunis en 1988.

JPEG - 9.3 ko

* Sam Bahour est un consultant américano-palestinien en développement des affaires, à Al-Bireh (Ramallah), au nord de Jérusalem, ancien cadre de l’Université Birzeit. Il est co-éditeur de Homeland : Oral History of Palestine and Palestinians (Olive Branch Press, 1994) et dirige notamment la fondation Dalia Association.

Du même co-auteur :

- Vaincre la dépendance, créer une économie de résistance - 14 février 2012

25 mai 2014 - The Palestine Chronicle - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.palestinechronicle.com/i...
Traduction : Info-Palestine.eu - AMM


Les articles publiés ne reflètent pas obligatoirement les opinions du groupe de publication, qui dénie toute responsabilité dans leurs contenus, lesquels n'engagent que leurs auteurs ou leurs traducteurs. Nous sommes attentifs à toute proposition d'ajouts ou de corrections.
Le contenu de ce site peut être librement diffusé aux seules conditions suivantes, impératives : mentionner clairement l'origine des articles, le nom du site www.info-palestine.net, ainsi que celui des traducteurs.