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Le lent éveil des Israéliens à la réalité de la Nakba

mercredi 21 mai 2014 - 13h:46

Jonathan Cook

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Les marches et les manifestations organisées par les Palestiniens ont pour conséquence qu’il est plus difficile que jamais pour les Israéliens d’ignorer leur propre histoire.

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Des enfants palestiniens agitent des images de clés, symboles de leurs maisons qu’ils ont dû abandonner (AFP)

LUBYA, Israël – Mardi les Palestiniens ont organisé des marches tant dans les Territoires occupés qu’en Israël pour commémorer la perte de leur patrie il y a 66 ans – événement qu’ils appellent la Nakba ou Catastrophe – un peu plus d’une semaine après que les juifs célèbrent l’anniversaire de naissance de l’Etat juif.

Mais pour beaucoup de juifs israéliens il devient de plus en plus malaisé de marquer leur Jour de l’Indépendance sans se confronter au fait que l’autorité israélienne a engendré un nouvel ensemble de victimes, dit Eitan Bronstein, fondateur de Zochrot, ou « souvenir », une organisation qui se consacre à enseigner la Nakba aux juifs israéliens.

« Jadis, la Nakba était un non-sujet pour les juifs israéliens. Beaucoup n’en avaient jamais entendu parler ou ignoraient le sens du mot. Mais aujourd’hui, c’est inéluctable : les Israéliens doivent l’affronter ».

Longtemps exclue du discours national israélien, la Nakba – et la destruction corrélative de centaines de villages palestiniens – se fraie peu à peu un chemin dans la conscience de l’Israélien ordinaire. Ce qui ne va pas sans créer de nouvelles sources de tensions et de conflit potentiel.

La semaine dernière, alors que les juifs fêtaient leur Jour de l’Indépendance dans les rues conformément au calendrier hébraïque, quelque 20.000 de leurs compatriotes – citoyens palestiniens d’Israël – se rassemblaient dans une forêt à mi-chemin entre Nazareth et Tibériade. Formant la plus grande procession jamais organisée en Israël, ils agitaient des drapeaux palestiniens en marchant vers Lubya, au nombre du demi-millier de villages palestiniens détruits dans le sillage de la création d’Israël.

Comme c’est devenu routinier ces dernières années, la marche a produit une contre-manifestation de nationalistes juifs intransigeants tenant des célébrations bruyantes à proximité, brandissant avec ferveur des drapeaux israéliens et tentant de s’approcher le plus près possible de la marche dans les limites autorisées par la police.

« Cinquième colonne »

Les images de la procession Nakba ont irrité la droite israélienne – tant dans les médias sociaux que dans la presse israélienne. Avigdor Lieberman, Ministre des Affaires Etrangères et membre de « Israel Beytenou » (« Israël notre Maison »), a qualifié les citoyens palestiniens participant à la marche de « cinquième colonne dont le but est la destruction d’Israël ». Il a ajouté que leur juste place n’était pas en Israël mais à Ramallah, là où se trouvent les quartiers généraux de l’Autorité Palestinienne.

La minorité palestinienne, soit 1,5 millions de personnes, constitue un cinquième de la population d’Israël. Ayant la possibilité de se rendre sur les [sites des] villages détruits, contrairement à la plupart des réfugiés palestiniens, ils assument de plus en plus la lutte pour maintenir vivante la mémoire de ce qui fut perdu en 1948.

La plupart des juifs israéliens, cependant, voient en ces efforts pour revisiter 1948 une menace contre le sionisme, dit Bronstein. Le consensus de longue date en Israël est que la moindre concession accordée aux Palestiniens sur la question des réfugiés pourrait ouvrir la porte à leur retour, détruisant le caractère juif d’Israël.

« Im Tirtzu », un mouvement de jeunesse d’extrême-droite opposé à ce qu’il considère comme des tendances antisionistes croissantes sur la société israélienne, a organisé des manifestations de protestation dans plusieurs universités israéliennes cette semaine, alors que des étudiants palestiniens essayaient de commémorer la Nakba.

Matan Peleg, directeur d’Im Tirtzu, déclare : « La gauche tente de promouvoir ces événements Nakba pour que les Israéliens se sentent coupables de notre Jour de l’Indépendance. Mais les israéliens ne se font pas avoir. Nous savons qui a commencé la guerre ».

Pendant longtemps, Israël a souligné que beaucoup de Palestiniens avaient quitté de leur plein gré, voire que leur exode avait probablement été coordonné par des dirigeants arabes. Les Palestiniens ont toujours nié cette version avec véhémence et insisté sur le fait que la population avait été chassée par la force.

Peleg dit qu’Israël a respecté les droits humains de sa population arabe plus que tout autre état arabe au Moyen-Orient. « Les Israéliens ont été rendus furieux par cette hypocrisie. Quand nous voyons le drapeau palestinien se lever, nous savons que ces gens [qui marchent] ne veulent pas qu’Israël existe ».

Ce qu’on a pu voir à Lubya risque de nourrir une réaction « sévère » de la part d’Israël, dit Ilan Pappe, l’historien israélien spécialiste des événements de 1948. « Malheureusement, nous risquons de voir une législation plus draconienne dans le futur et la possibilité d’une violence brutale » avance-t-il.

Le parlement israélien a déjà passé une loi empêchant toute institution financée par les deniers publics – comme écoles, universités, bibliothèques – de servir de caisse de résonance à la version palestinienne de 1948.

Une nouvelle assertivité

Selon Pappe, une annonce faite le mois dernier par le Premier Ministre israélien Benjamin Netanyahou concernant une nouvelle législation pour définir Israël en termes exclusivement juifs est le signe que les efforts se poursuivent pour éradiquer tout débat sur la Nakba et sur la responsabilité israélienne.

Ziad Awaisi, l’un des organisateurs de la marche, répond que de telles manœuvres ne font que galvaniser la résolution des Palestiniens au sujet de la question des réfugiés. « Une nouvelle génération de jeunes est prête à se montrer plus catégorique sur la Nakba et sur les droits des réfugiés. Ils sont disposés à la confrontation avec les autorités palestiniennes ».

On estime qu’un réfugié sur quatre citoyens palestiniens appartient à une famille expulsée de chez elle en 1948, ce qui en fait une force potentiellement puissante dans l’optique d’une réévaluation historique en Israël.

La « Marche du Retour » s’est tenue chaque année depuis 1998, chaque fois dans un village détruit différent. Ces dernières années le nombre de participants a augmenté énormément, avec de jeunes ménages et des jeunes y jouant un rôle toujours plus important.

Le village rasé de Lubya a été recouvert d’une pinède connue de la population juive comme le Parc Lavi. De nos jours il est fréquenté surtout par des marcheurs, des cyclistes et des familles qui vont y faire un barbecue.

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Des citoyens palestiniens d’Israël visitent les vestiges du village de Lubya dans le nord d’Israël, le 6 mai 2014. (AIC)

Avraham Burg, ancien président de la Knesset qui s’est montré ces dernières années un critique très sévère de la manière dont Israël traite les Palestiniens, demandait la semaine passée dans un commentaire : « La Nakba et l’indépendance peuvent-elles coexister dans le même espace ? »

Blâmant les Israéliens pour leur insensibilité, il écrivait : « Partout dans ce pays, des cimetières ont été désacralisés, des lieux saints convertis en entrepôts et en enclos pour animaux, des villages entiers ont été rayés de la face de leurs terres cultivées, et le lieu de deuil et de dévastation des uns est devenu un site de loisirs et de vacances pour des autres ».

Représenter les réfugiés

A Lubya, les réfugiés ont parlé longuement de leur désir de retourner dans un village qui jadis abritait quelque 3.000 Palestiniens. Beaucoup furent au nombre des 750.000 Palestiniens expulsés du nouvel état israélien en 1948 et dans des camps de réfugiés dans la région.

Selon Awaisi, la grande participation à la marche de cette année peut refléter en partie le fait qu’une proportion importante des réfugiés de Lubya a fini a Yarmouk, le camp à Damas qui se retrouve aujourd’hui au coeur de la guerre civile syrienne.

Il est important pour nous de montrer aux réfugiés [là-bas] que nous agissons pour eux, en particulier quand les dirigeants palestiniens [basés à Ramallah] sont de plus en plus silencieux sur le droit au retour ».

Mais, ajoute-t-il, des tensions locales incitent également à un intérêt renouvelé pour la Nakba ». Les récentes attaques contre nos communautés y compris contre des mosquées et des églises, et l’incapacité de la police à faire quoi que ce soit rappellent aux gens que notre présence ici est sous menace. Cette marche était une manière de dire : nous sommes ici et nous n’irons nulle part ailleurs ».

Les initiatives relatives à la Nakba décollent sur plusieurs fronts, augmentant la tension avec les juifs israéliens.

Zochrot, « souvenir » en hébreu, est une organisation modeste mais en croissance rapide, formée d’Israéliens juifs et palestiniens et qui affiche un objectif « provocateur », dit Ranin Jeries, directrice de la communication du groupe. « Nous voulons les rendre furieux [les juifs israéliens]. C’est ainsi que nous faisons progresser les consciences. Ils doivent prendre note de l’Histoire qu’on ne leur a pas enseignée à l’école ».

Carte des villages détruits

Il y a quelques jours, Zochrot lançait une application pour téléphone intelligent appelée Nakba, la première de son genre. En trois langues, anglais, arabe et hébreu, elle met en exergue sur une carte interactive tous les villages palestiniens détruits en 1948, permettant aux usagers de les localiser et de partager de l’information. Jeries dit que le succès a été immédiat, avec des milliers de téléchargements dès le « premier jour.

Les régimes coloniaux comme Israël utilisent les cartes comme un outil politique, pour effacer des communautés, des héritages, voire des nations. Mais cette application replace la Palestine sur la carte. Avec l’aide des utilisateurs, cela va devenir la carte la plus précise et cela va reconnecter les réfugiés avec leurs villages ».

Depuis une dizaine d’années, Zochrot organise régulièrement pour les Israéliens des visites des différents villages en ruines, souvent enterrés sous des pinèdes et dissimulés derrière les grilles de quartiers sécurisés réservés à la population juive. Zochrot a élaboré une « trousse Nakba » pour les enseignants, même si son usage est interdit en salle de classe par les autorités éducatives.

Le groupe a également créé toute une archive d’interviews filmées, notamment avec d’anciens combattants israéliens de la guerre de 1948, qui avouent leur rôle dans l’expulsion des Palestiniens et, dans certains cas, leur participation à des massacres. La plupart des juifs israéliens subissent un enseignement historique depuis longtemps discrédité, à savoir que les Palestiniens auraient fui sur ordre de dirigeants arabes.

L’an dernier Zochrot a tenu la toute première conférence sur la mise en œuvre pratique du droit au retour, à un moment où la plupart des Israéliens en rejettent toujours le principe même.

Revendication de lieux saints

En Israël même, des groupes de réfugiés ont tenté de réclamer des mosquées et des églises, généralement les seuls bâtiments encore debout dans les villages détruits, défiant les autorités israéliens qui, selon leur habitude, ont déclaré les ruines « zones militaires fermées ».

Dans deux villages chrétiens détruits en Galilée, deux jeunes, Biram et Irit, ont monté un campement près des églises survivantes, défiant Israël de les en chasser. De tels efforts sont porteurs de confrontations.

En avril dernier, une famille de réfugiés qui essayait de célébrer un baptême dans une église à al-Bassa, à présent zone industrielle de Shlomi dans le nord d’Israël, a été attaquée. Un groupe de résidents juifs les aurait traités de « chrétiens puants » et brisé la caméra du photographe officiel.

Le maire de Shlomi, Gabi Naaman, a déclaré au quotidien Haaretz que les familles de réfugiés tentant de rénover ou d’utiliser l’église franchissaient un passage interdit. Il ajoutait que le bâtiment était bien trop délabré pour être sûr. « Je ferai en sorte de fermer définitivement l’endroit parce que c’est dangereux, et à l’avenir je bloquerai tout accès ».

Dans d’autres sites, comme la mosquée historique de Ghabsiyya, à l’est d’Acre (Akka), le pouvoir israélien a tenté d’empêcher les réfugiés d’utiliser les bâtiments en les bouclant avec du fil barbelé à lames rasoir et de hauts murs.

Selon Ilan Pappe, comme les Israéliens se voient confrontés aux réalités de 1948, il risque d’y avoir un retranchement idéologique : « Les Israéliens peuvent admettre le nettoyage ethnique de 1948, mais ensuite ils disent que c’était justifié, ou que les Palestiniens étaient les successeurs des nazis, ou qu’Israël était sur le point d’être exterminé ... ».

Quant à elle, Jeries insiste sur le fait que le travail des groupes Zochrot n’en est qu’à ses débuts : « La société israélienne connaît à présent la Nakba ». Mais il reste beaucoup à faire. Les juifs israéliens ne veulent pas en assumer la responsabilité : réparer les injustices historiques et reprendre les réfugiés. Ce sera un processus de longue haleine ».

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* Jonathan Cook a remporté le Prix Spécial de journalisme Martha Gellhorn. Ses derniers livres sont Israel and the Clash of Civilisations : Iraq, Iran and the to Remake the Middle East (Pluto Press) et Disappearing Palestine : Israel’s Experiments in Human Despair (Zed Books). Voici l’adresse de son site : http://www.jkcook.net.

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15 mai 2014 - Middle East Eye - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.middleeasteye.net/news/i...
Traduction : Info-Palestine.eu - AMM


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