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Les maladies mentales de plus en plus fréquentes à Gaza

jeudi 15 mai 2014 - 07h:38

Rasha Abou Jalal

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Ville de Gaza - Abu Ashraf, Gazaoui de 47 ans, passe la majeure partie de son temps dans sa petite chambre sans aucune distraction, et ne la quitte que pour se rendre aux toilettes. Il reste assis sur son lit des heures durant, à fumer, sans désir de voir ni de parler à quiconque.

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Janvier 2009 - Epuisée par l’attente, une femme est endormie au poste militaire israélien d’Eretz, au nord de la bande de Gaza - Photo : Reuters/Yannis Behrakis

Al -Monitor s’est rendu chez lui pour l’interviewer. Sa femme a tenté de le convaincre de sortir de la pièce et de venir discuter, mais il a refusé. « Il est plus à l’aise dans sa chambre, allons le voir, » s’est-elle excusée.

Abu Ashraf, qui semblait nerveux et perturbé, a travaillé pendant des années comme entrepreneur dans une entreprise de construction israélienne. Après la deuxième Intifada, le gouvernement israélien a décidé d’empêcher les travailleurs d’entrer en Israël, et comme Abu Ashraf n’a pas pu trouver d’emploi à temps plein dans la bande de Gaza, il est devenu dépressif.

« Il est comme ça depuis des années » », a précisé sa femme. « Même s’il a essayé de travailler dans la bande de Gaza, depuis l’imposition du blocus israélien en 2007, il n’a jamais pu trouver d’emploi stable du fait de l’interdiction d’importer du ciment imposée par l’occupation israélienne. »

Elle a dit qu’elle a essayé de l’emmener à la clinique pour recevoir un traitement psychologique, mais il a refusé, et son problème est devenu chronique.

Selon Fadel Abu Hein, directeur du Centre communautaire de Formation à la Gestion de Crise dans la bande de Gaza, près de 60% des habitants de Gaza souffrent de maladies psychologiques et ont besoin de traitements. Il explique que la détérioration de la situation politique et économique est une cause directe du développement des maladies mentales.

Abu Hein a déclaré à Al -Monitor que la maladie psychologique la plus répandue à Gaza est l’anxiété, elle affecte 35 % de ses patients, suivie par la dépression, qui touche 25 % d’entre eux. Il a observé que le chômage et l’absence de possibilité d’emploi sont les principales raisons de ces maladies, suivies par la division interne et le licenciement consécutif de travailleurs, le taux de pauvreté élevé, le blocus et de guerres israéliennes successives dans la bande de Gaza.

Un rapport publié le 7 Avril par le département de la santé de l’ONG palestinienne Réseaux explique que les effets économiques et sociaux négatifs du blocus israélien conduisent « à l’exacerbation de problèmes psychologiques à Gaza touchant un large éventail de citoyens, du fait de l’augmentation du taux de pauvreté, du chômage, de l’absence de perspectives et du peu d’espoir pour un changement véritable et positif concernant leurs moyens de subsistance et la situation humanitaire. C’est pourquoi les niveaux d’anxiété, de dépression et de violence domestique et sociétale sont en augmentation ».

La stigmatisation sociale

Selon Dardah Shaer, professeur de psychologie à l’Université Al-Aqsa, la majorité des patients souffrant de maladies mentales refusent d’être traités par crainte de la stigmatisation sociale.

« La culture palestinienne considère celui qui consulte un psychiatre comme un malade mental, et c’est à cette honte que les patients tentent d’échapper, ils ne veulent pas être traités de fous », a déclaré Al Shaer -Monitor.

C’est le cas de Nour, 27 ans, que son mari a quitté suite à son affection psychique, affection résultant d’un traumatisme qu’elle a subi après la guerre israélienne contre Gaza fin 2008. Voici ce qu’elle a déclaré à Al -Monitor : « Mon frère est mort devant mes yeux pendant la guerre, et j’ai hurlé à m’en déchirer les poumons quand c’est arrivé. Ensuite, j’ai vécu dans un tourbillon d’anxiété et d’hallucinations sans fin jusqu’à ce que mon mari demande le divorce, il n’était pas en mesure de faire face à ma maladie ».

Nour explique qu’elle a absolument refusé de se faire soigner, de peur d’être traitée de folle, une étiquette qui l’empêcherait à jamais de se remarier. « La position de la société m’a amenée à consulter des guérisseurs dans l’espoir de trouver un traitement », ajoute-t-elle. Son état n’a pas évolué, après qu’elle ait dépensé de grosses sommes d’argent auprès des « guérisseurs ».

Selon Abu Hein, il est très difficile pour le patient d’accepter l’idée de se faire soigner. « En effet pour eux admettre que l’on a un cancer est beaucoup plus facile que de reconnaître qu’ils souffrent d’une maladie psychique. La société accepte les patients atteints de cancer, mais met en marge les patients souffrant de maladie mentale. Ce derniers s’excluent des relations sociales telles que le mariage et l’amitié ».

Il a observé que l’opinion négative au sujet de ces maladies conduit les patients à recourir à des « guérisseurs » qui travaillent discrètement, plutôt que d’aller voir des psychiatres qui consultent publiquement et dans un cadre officiel. Ce choix, cependant, amène à la détérioration de leur état ​​psychologique.

La négligence et le manque d’expertise

Shaer estime que puisque les malades mentaux évitent de se traiter, le nombre réel de personnes souffrant de troubles psychologiques pourrait être beaucoup plus élevé que celui reconnu officiellement. Il dit : « Malgré cela, les services offerts par le gouvernement sont déficients et pas du tout au niveau de la gravité de la crise. »

« Il existe peu de centres psychologiques à Gaza et ils sont gérés par des équipes qui manquent de spécialistes et de compétence. Dans des circonstances normales, il devrait y avoir un centre psychologique pour 50 000 personnes. Mais pour traiter la maladie mentale dans la bande de Gaza, on est loin de cela », a ajouté Shaer.

Selon un rapport officiel publié en 2009 sur le site Web du ministère de de Santé, la population de Gaza s’élève à 1,8 million, alors que Gaza dispose seulement de six établissements de soins psychologiques avec 35 infirmières, 32 lits, sept spécialistes, six travailleurs sociaux et trois spécialistes en rééducation.

Compte tenu des difficultés économiques et politiques, de la stigmatisation sociale et du manque de programmes gouvernementaux, les malades mentaux dans la bande de Gaza n’ont d’autre choix que recourir à des « guérisseurs », ou devenir fou.

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* Rasha Abou Jalal est écrivain et journaliste à Gaza, spécialisée dans les nouvelles politiques, les questions humanitaires et sociales liées à l’actualité.

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7 mai 2014 - Al-Monitor - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.al-monitor.com/pulse/ori...
Traduction : Info-Palestine.eu - Brigitte C.


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