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Les Palestiniens font revivre l’architecture traditionnelle

mercredi 14 mai 2014 - 06h:47

Ala Quandil

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Face à toutes leurs difficultés, les Palestiniens emploient de plus en plus l’argile, la boue et le sable pour construire leurs maisons.

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Les Palestiniens veulent pouvoir reconstruire rapidement et à meilleur marché, les maisons démolies par l’occupant israélien - Photo : Al-Jazeera/Ala Qandil

Jéricho, Cisjordanie occupée - Les voisins d’Ahmed Dawud ont pensé qu’il avait perdu la tête ! Quand ils ont vu trois jeunes architectes construire la résidence d’hiver de Dawud à Jéricho, en Cisjordanie occupée, en utilisant des sacs remplis d’un mélange d’argile, de sable et de gravier, ils étaient été rapides à se moquer du propriétaire, un homme de 45 ans.

« Mes voisins ont d’abord estimé que le bâtiment construit à partir de la boue était un pas en arrière. Ils ont trouvé étrange la forme des dômes et n’ont pas pris le projet au sérieux. Même les ouvriers imaginaient difficilement que la maison soit habitable, » raconte Dawud à Al-Jazeera.

Danna Masad, une des architectes du cabinet ShamsArd qui a eu la charge de construire la maison, se souvient de réactions identiques : « Un des voisins qui construisait alors sa propre maison avec du ciment, nous avait dit qu’il en aura terminé avec sa construction avant que nous dépassions les fondations de la maison d’Ahmed, » nous explique Masad.

Mais tandis que les architectes s’activaient l’année dernière avec la maison de Dawud, Nesher, une société israélienne qui exporte la plus grande part du ciment utilisé dans les territoires Palestiniens occupés a soudainement cessé tout approvisionnement pendant presque un mois en raison des pénuries de ciment sur le marché israélien. Quelques mois plus tard, le prix du ciment vendu aux Palestiniens avait également augmenté, et les voisins de Dawud ont cessé de se moquer de ses matériaux naturels et meilleur marché.

« Les voisins l’ont aimée, et beaucoup de gens sont venus pour la voir, même depuis Ramallah, » dit Masad en parlant de la maison d’hiver de Dawud, connue sous le nom de la « maison de la lune, » d’après la conception évoquant un cocon lunaire et développé pour la première fois par l’architecte Nader Khalili.

« Je suis vraiment heureux et satisfaisait du résultat. Et une fois que ma maison fut terminée, beaucoup de personnes ont changé d’opinion et ont été impressionnées par son style, » ajoute Dawud.

Dawud a grandi dans un camp de réfugiés palestiniens surpeuplé en Jordanie, appelé Al-Wihdaat. Comme la plupart des autres familles dans le camp, la sienne a vécu dans une petite maison faite de parpaings. Mais il a toujours rêvé de pouvoir vivre dans une maison construite à base de matériaux naturels.

Dawud, un journaliste, a pu rentrer en Cisjordanie après que les accords de paix d’Oslo aient été signés au début des années 90 entre Israël et la direction palestinienne. Il est alors venu habiter dans une maison en pierre dans Ramallah, une zone montagneuse où la pierre est aisément disponible et a été employée comme premier matériau de construction pendant des siècles.

Il y a une année et demie, tout en faisant des emplettes pour acheter un sofa, il était entré dans une exposition présentant les travaux de trois architectes palestiniens. Masad, Rami Kasbari et Lina Saleh avaient juste ouvert leur cabinet, ShamsArd, dans Ramallah, et ils employaient les matériaux de construction de récupération pour construire de jolis meubles - des tables, chaises, sofas et étagères.

Impressionné par leur travail, Dawud leur a commandé la construction de sa maison à Jéricho, la boue étant un matériel typique dans la vallée du Jourdain, une zone plutôt désertique qui constitue une grande partie de la frontière orientale de la Cisjordanie occupée.

« Je prévoyais de construire avec des briques de boue. Mais il n’y a pas beaucoup d’experts dans cette technique et des sacs de terre se sont avérés être bien meilleur marché qu’aucun autre matériau de construction. J’ai été emballé par l’idée et j’ai voulu tenter quelque chose d’innovant, » explique Dawud.

Marwa Yousef, un architecte palestinien qui construit en utilisant la même technique, nous dit : La « brique de boue comme matériau de construction améliore l’environnement interne des maisons - elle maintient la température stable tout au long de l’année : ni très chaude en été, ni très froide en hiver. Elle a été principalement employée dans la vallée du Jourdain parce qu’elle s’y trouve en abondance. »

« Le béton exige moins d’entretien et permet de construire des maisons plus spacieuses, » ajoute Yousef.

Les briques de boue et de paille ont fait un retour dans la bande de Gaza assiégée en 2009, après une terrible attaque militaire israélienne sur le territoire palestinien qui a fait plus 1400 morts palestiniens (en très large majorité des civils) et totalement détruit plus de 3500 maisons.

Alors que l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) avait prévu de construire dans la bande de Gaza après l’attaque israélienne environ 120 maisons de briques de boue à un coût de 10 000 $ chacune, des rapports détaillent comment des Palestiniens dans la bande de Gaza ont reconstruit leurs maisons avec ce type de matériau, et ce à un bien plus faible coût.

La pratique s’est vite étendue à la Cisjordanie occupée, en partie comme un moyen de limiter les coûts de reconstruction pour les Palestiniens dont les maisons ont été menacés de démolition par l’armée israélienne.

Dans la vallée du Jourdain – dont 87,5% tombe sous complet contrôle militaire israélien (dans ce qui est connu comme la zone C) - les Palestiniens doivent sans cesse lutter pour obtenir des permis de construire de la part des autorités israéliennes. Contraint de construire sans autorisation, les Palestiniens voient régulièrement leurs maisons détruites et des communautés entières ont été ainsi démantelées.

Pour le seul mois de janvier, l’armée israélienne a démoli le village palestinien de Khirbet Ein Karzaliyah – déplaçant de force 10 adultes et 15 enfants – ainsi que le village voisin de Khirbet Ein Hilwe où vivaient 66 autres personnes maintenant sans abri, dont plus de la moitié sont des enfants.

« Un grand avantage de la boue sur le ciment, c’est qu’elle est non seulement bien moins chère, mais que grâce à elle vous pouvez également facilement reconstruire. Si [une maison] a été démolie, il vous suffit d’ajouter de l’eau aux débris et de mélanger, » déclare à Al-Jazeera Alberto Alcalde, un architecte d’ARCO, une coopérative d’architectes italiens opérant en Cisjordanie.

ARCO a conçu et supervisé la construction et la rénovation d’écoles utilisant des bambous et de la boue dans deux communautés bédouines placées sous de constantes menaces de démolition : Abu Hindi et Khan al Ahmar, situées entre Jérusalem et la colonie juive de Ma’ale Adumim.

« L’école a été construite par la communauté bédouine locale, afin que les gens puissent aussi apprendre la technique. L’un des responsables de la communauté nous a dit que si l’armée israélienne démolissaient l’école, ils avaient le matériel et le savoir-faire nécessaires pour la reconstruire sans notre aide, et qu’ils pourront donc le faire eux-mêmes », a expliqué Alcalde.

« Bien que ce type d’architecture est stigmatisé ici, les gens du village d’Abu Hindi ont été très impressionnés par les résultats obtenus. L’un des enseignants de cette école a en partie utilisé des briques de boue lors de la rénovation de sa maison, » dit-il.

Malgré ses avantages, l’architecture à base de terre porte le stigmate de la pauvreté en Palestine. Dans le camp de réfugiés palestiniens d’Ein Sultan dans la vallée du Jourdain, des huttes faites de boue semblent avoir été abandonnées. De la paille et des feuilles de palmier dépassent de leurs toits et des murs mal entretenus tiennent à peine debout.

« Quand vous faites un toit avec de la boue, du bois et de la paille - à la façon traditionnelle - vous devez faire en un entretien régulier. Quand les habitants arrêtent de faire cet entretien, le bâtiment n’est plus confortable et commence à se dégrader. C’est pourquoi les gens pensent à des maisons qui sont pas bien construites », explique Masad du cabinet ShamsArd.

« Traditionnellement, c’est l’architecture des gens pauvres, et personne ne veut passer pour tel. Ils veulent partir, aller dans des endroits comme Ramallah, » dit-elle.

Mais cette perception est en train de changer et de plus en plus de gens se manifestent pour des demandes de construction de leurs maisons et d’autres projets à plus grande échelle, et ce à partir de matériaux durables, dit Masad.

« Les perspectives sont prometteuses et nous avons en vue des projets importants de construction basés sur l’architecture de terre. »

Lire également :

- Gaza se reconstruit avec de la boue - 18 octobre 2009

10 mai 2014 - Al-Jazeera - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.aljazeera.com/news/middl...
Traduction : Info-palestine.eu - Naguib


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