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La Palestine pleure la disparition du Dr Eyad El-Sarraj

jeudi 19 décembre 2013 - 21h:36

Jillian Kestler-D’Amours

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Le Dr Eyad El-Sarraj, un psychiatre palestinien et défenseur des droits humains, est décédé après une longue bataille contre le cancer.

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Le docteur Eyad El-Sarraj - Photo : Bob Haynes

Le Dr Eyad El- Sarraj était un professionnel de la santé, spécialisé et pionnier dans le domaine de la santé mentale.

Mais pour ceux qui le connaissaient le mieux, le psychiatre respecté et défenseur des droits humains - qui est décédé mardi soir après une longue bataille avec le cancer - était quelque chose d’encore plus puissant : un rêveur.

« Il était une sorte de révolutionnaire romantique parce qu’il rêvait de choses qui pour les autres n’étaient pas réalisables », a déclaré Jaber Wishah, directeur adjoint du Centre palestinien pour les droits de l’homme dans la ville de Gaza et un de ses amis proches .

El-Sarraj, âgé de 70 ans, est décédé mardi dans un hôpital israélien où il était traité pour un cancer.
Son corps a été ramené dans la bande de Gaza mercredi matin, et on attendait que son enterrement ait lieu le même jour après la prière de midi à la mosquée al-Omari dans la ville de Gaza.

« Dans une société assez conservatrice comme la société palestinienne, la santé mentale et les psychothérapies [ne sont] pas la première préoccupation des gens », a expliqué Wishah à Al-Jazeera.

« Mais avec son courage, son engagement, son honnêteté et sa personnalité, il a progressivement introduit cette culture consistant à étudier l’impact de l’occupation. Il était un pionnier. »

Une carrière respectée

El-Sarraj est né en 1944 à Bir al-Saba’ (maintenant connu sous le nom de Beersheba, en Palestine de 1948) . Sa famille a fui la bande de Gaza en 1948, parmi les quelques 750 000 Palestiniens qui ont été chassés de chez eux suite à la création de l’État d’Israël, une période connue par les Palestiniens sous le nom de « Nakba », ou catastrophe.

Après avoir obtenu ses diplômes à l’Université d’Alexandrie en Égypte et à l’Université de l’Institut de psychiatrie de Londres, El-Sarraj a fondé le programme de santé mentale communautaire de Gaza (GCMHP) en 1990.

Le GCMHP fourni un soutien psychologique tellement nécessaire et une aide à la réadaptation pour les Palestiniens dans la bande de Gaza, en particulier les femmes et les enfants.

Husam El-Nounou, qui a travaillé avec le Dr El-Sarraj à la GCMHP durant 22 ans, a déclaré que l’organisation a depuis sa création, aidé quelque 35 000 Palestiniens.

« Le Dr Sarraj a ouvert la voie à une discipline qui n’était pas bien connue, une discipline qui a été stigmatisée non seulement à l’égard des patients , mais aussi à l’égard de ceux qui l’appliquent. Il a allumé une bougie et il a fondé un mouvement éclairé pour Gaza et pour la Palestine, » a déclaré El-Nounou à Al Jazeera.

« J’ai perdu un père et un professeur, une personne que j’aime [ et ] que je respecte. J’ai beaucoup appris de lui, et je ressens maintenant tant de tristesse », a-t-il ajouté.

Un esprit libre

El-Sarraj était un critique acerbe des politiques israéliennes envers les Palestiniens, et aussi de la direction palestinienne. Il a été arrêté et aurait même été torturé par les autorités palestiniennes en 1996, pour avoir dénoncé les violations des droits.

Il a été emprisonné par l’Autorité palestinienne (AP) à trois reprises.

Malgré cela, il a continué son travail à Gaza et a obtenu une large reconnaissance internationale.
Il a reçu le prix de Physicians for Human Rights en 1997, le Prix Martin Ennals pour les défenseurs des droits de l’homme en 1998, et le prix Juan Lopez Ibor en 2010.

El-Sarraj a également reçu le Prix Olof Palme en 2010 pour « ses sacrifices et sa lutte infatigable pour le bon sens, la réconciliation et la paix entre la Palestine et Israël. »

« Je suis fier et heureux de recevoir ce prix, mais je considère que les vrais héros sont les victimes de la violence, de la torture et de la guerre ... Ce prix me donne de l’espoir et m’encourage à continuer à me battre pour défendre ceux dont les droits ont été bafoués, et à travailler pour la justice et la paix », avait déclaré El-Sarraj après avoir reçu le prix.

Les besoins en santé mentale

« C’est une grande perte », a déclaré Shawan Jabarin, le directeur d’Al Haq, une organisation palestinienne de défense des droits de l’homme basée à Ramallah, en apprenant la mort de El-Sarraj .

« Il était une personne bien connue et il avait l’habitude de parler haut et fort et de façon critique, et sa voix a été entendue par toutes les peuples, pas seulement ici, en Palestine, mais aussi sur le plan international », explique-t-il.

Jabarin a aussi déclaré à Al-Jazeera que le travail de El-Sarraj était inestimable pour les 1,8 million de Palestiniens qui vivent dans la bande de Gaza, et dont beaucoup souffrent de problèmes psychologiques à cause du terrible siège israélo-égyptien, et des récentes et destructrices opérations militaires israéliennes à travers le territoire palestinien.

La dernière offensive israélienne dans la bande de Gaza, baptisée « Opération Pilier de la Défense » , a fait plus de 100 morts civils palestiniens en novembre 2012.

Deux mois après l’opération, l’agence des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) a constaté que le taux de désordres et stress post-traumatiques dans la bande de Gaza avait augmenté de 100 pour cent, et que 42 pour cent des patients étaient âgés de moins de neuf ans.

Un rapport de l’UNICEF publié immédiatement après le cessez le feu, signalait que 91 pour cent des enfants interrogés dans la bande de Gaza avait du mal à dormir, 85 pour cent ne pouvait pas se concentrer, et 82 pour cent faisaient part de sentiments de colère et de symptômes de stress mental.

El-Sarraj a également témoigné en juin 2009 devant la mission d’enquête des Nations unies chargée de faire un rapport sur les 18 jours de l’agression d’Israël sur la bande de Gaza en 2008-09, appelée « Opération Plomb Durci », qui a tué quelques 1400 Palestiniens, dont 352 enfants.

Bien connu sous le nom de rapport Goldstone, après que le juge sud-africain Richard Goldstone ait dirigé l’équipe de l’ONU, le rapport accuse Israël et les groupes armés palestiniens à Gaza de crimes de guerre commis durant les combats .

El-Sarraj a déclaré que plus de 20 pour cent des enfants palestiniens de Gaza ont souffert de stress post-traumatique après la guerre, et que quelque 300 spécialistes de la santé mentale ont été nécessaires pour répondre aux besoins de santé de toute la communauté palestinienne.

« Je souhaite que les Israéliens commencent ... à prendre la voie de faire face aux conséquences de leur victimisation et commencent à traiter les Palestiniens comme des êtres humains, des êtres humains à part entière, égaux en droits avec les Israéliens, » avait déclaré El-Sarraj lors de son audition.

« Et aussi dans l’autre sens, la partie le palestinienne doit faire face à elle-même, doit se respecter et respecter ses propres différences afin d’être en mesure de se tenir devant le conflit israélo aussi comme un être humain dans sa totalité, avec l’égalité des droits et des obligations. C’est la vraie route pour la justice et pour la paix. »

L’activité politique

El-Sarraj était un critique virulent du siège permanent appliqué à la bande de Gaza.

Dans un article d’opinion paru en octobre 2011 et co-écrit avec le directeur du PCHR Raji Souhani, El-Sarraj écrivait : « Alors que 1,8 million de Gazaouis restent enfermés à l’intérieur de la plus grande prison à ciel ouvert du monde, la communauté internationale ne peut laisser ce crime continuer. ».

Il a également fortement insisté pour mettre fin à la division entre les deux principales factions politiques palestiniennes, le Fatah et le Hamas.

Selon ami Jaber Wishah, El-Sarraj allait organiser des réunions à son domicile de Gaza, voulant amener les deux parties à se réconcilier.

« Nous entendons de longs discours à l’occasion du décès du Dr Eyad, mais une véritable commémoration serait de mettre fin à cette triste division politique. C’est l’accord auquel rêvait le Dr Eyad », a déclaré Wishah à Al-Jazeera.

« Si nous sommes sincères , nous devons transformer ce rêve en réalité. »

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* Jillian Kestler-D’Amours : journaliste canadienne basée à Jérusalem depuis mai 2010 et réalisatrice du documentaire « Sumoud » sur le combat d’un village bédouin du Negev.

Son site : http://jkdamours.com/

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18 décembre 2013 – Al-Jazeera - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.aljazeera.com/indepth/fe...
Traduction : Info-Palestine.eu - Claude Zurbach


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