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La seule sortie de Gaza vers le monde extérieur est fermée aux étudiants et aux malades

mardi 27 août 2013 - 06h:13

Shahd Abusalama

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Je suis partie très tôt le matin avec ma plus jeune sœur Tamam, pour nous rendre au passage frontalier de Rafah . Je voulais être là pour lui donner autant appui moral que possible. Après avoir moi-même déjà dû supporter cette attente à la frontière - qui ne peut qu’être décrite que comme une torture - je ne connais que trop bien le genre de cauchemar qui s’y déroule.

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La salle d’attente de Rafah où les voyageurs attendent l’appel de leurs noms - Photo : Shahd Abusalama

Tamam était rentrée de Turquie après avoir étudié le turc pendant 9 mois. I y a environ un an, elle a obtenu une bourse d’étude pour une école de journalisme à Ankara. Après avoir bénéficié de sa présence à la maison pendant trois semaines, le temps était finalement venu pour elle de retourner à Ankara. Ses vacances d’été arrivaient à leur fin et elle devait passer par beaucoup de procédures pour pouvoir s’inscrire au premier semestre de ses études en licence.

En fait, elle était enregistrée pour passer par la frontière de Rafah hier. Entendant parler de la foule de gens qui avait essayé en vain de sortir depuis des jours si ce n’est des semaines, et des restrictions imposées par l’Égypte à la frontière de Rafah, nous avions tout d’abord décidé de rester à la maison. Quelques heures de sommeil en plus avaient plus de valeur à nos yeux que les heures que nous irions gaspiller en allant à la frontière. Hier le côté Palestinien a permis à cinq autobus de passer, mais le côté égyptien seulement un.

Aujourd’hui nous avons décidé d’aller à la frontière et de tenter notre chance. Alors que nous posions les bagages dans la voiture, nous avons commencé à tourner en dérision la sombre situation que nous allions devoir affronter, sachant bien au plus profond de nous-mêmes que nous risquions fort de devoir revenir à la maison. Mais nous voulions à tout prix constater la situation de nos propres yeux. Il était difficile d’imaginer à quel point la situation à la frontière et la crise vécue par les voyageurs pouvaient empirer, particulièrement durant les temps difficiles traversés par l’Égypte.

Ma soeur ne s’était pas rendue compte qu’une décision aussi légitime que de vouloir rentrer chez elle visiter sa famille lui faisait risquer de perdre sa bourse et de rester bloquée à l’intérieur de Gaza. Elle n’imaginait pas qu’elle aurait dû au préalable réfléchir mille fois à ce projet. Une telle décision est censée être normale dans une situation normale, mais pas dans notre cas, qui est justement très loin d’être normal.

Alors que nous arrivions au hall où les voyageurs se réunissent dans l’espoir d’entendre appeler leur nom pour pouvoir ensuite monter dans l’autobus qui les conduira à la frontière, nous avons été choquées de voir le grand nombre de personnes déjà en attente. Certaines étaient là depuis le lever du soleil et avaient à plusieurs reprises tenté leur chance depuis plus d’une semaine. La plupart étaient des étudiants voyageant pour des raisons liées à leurs études, ou des malades partant pour des raisons médicales.

Les scènes avec des enfants couchés sur le sol ou dormant sur des chaises, et celles de personnes âgées pouvant à peine se tenir sur leurs jambes étaient des plus poignantes. Les gens âgés protestaient auprès de la police qui formait une barrière devant les guichets pour les voyageurs. Elles étaient impuissantes, mais elles faisaient tout leur possible pour que leur colère restent dans des limites raisonnables et que les choses conservent une apparence de discipline.

Nous aurions eu honte de nous plaindre de quoi que ce soit, et nous nous sommes justes posées là et avons observé toutes ces gens exaspérés. Certains essayaient de traverser la frontière depuis près de deux semaines.

Vers 13h, la police a annoncé par haut-parleur : « Nous demandons à chacun de rentrer chez lui. Nous avons reçu un avis que la frontière de Rafah est complètement fermée, en raison du meurtre de 22 soldats égyptiens dans le Sinai, et que pas un seul Palestinien ne pourra passer. Nous ne savons pas quand la frontière rouvrira. Surveillez le site internet du Ministère de l’intérieur pour plus d’informations. »

Je m’attendais à ce que les gens se rebellent et finissent par forcer les rangs de la police pour transformer le hall en une scène de chaos. Mais ils ont juste tourné les talons, emporté leurs bagages et sont rentrés chez eux. Beaucoup disaient : « Au moins, ils ont fini par dire quelque chose. Au moins nous n’avons pas dû attendre jusqu’au soir. » Pour beaucoup de personnes, le même scénario s’était produit depuis un grand nombre de jours, et elles s’attendaient donc à ce que la chose se répète.
Ma soeur a fait part de son expérience en quelques mots émouvants écrits sur sa page Facebook. En voici ma traduction.

« J’ai traîné mon bagage très tôt ce matin jusqu’à la seule sortie de Gaza vers le monde extérieur, bien que j’étais quasi certaine que je ne pourrais pas passer. Papa se tenait à distance, m’observant, et finalement il s’est rapproché de moi et m’a juste dit : « qu’Allah facilite ton voyage, ma chérie ». J’ai beaucoup pleuré. Plus exactement, nous avons tous les deux pleuré. Je me suis demandé pourquoi je pleurais alors que je voulais tant quitter cette ville après une visite de trois semaines qui était plus fatigante qu’heureuse, tellement je m’inquiétais de la situation à la frontière de Rafah. Cette ville compliquée devient plus oppressante. Elle nous incite à pleurer sans raison, hors du bonheur ou de la peine. Elle restreint notre liberté. Elle nous force à apprendre à nous adapter à l’inadaptable. En ces instants de frustration et de pensées négatives, je ne trouve aucune raison pour laquelle nous sommes si attachés à cette ville étrange. Quoi qu’il en soit, on ne peut faire autrement que toujours désirer ardemment revenir à Gaza. »

Le vol de ma soeur est programmé du Caire vers Istanbul pour le jeudi qui vient. Il est très probable qu’elle manquera son avion, comme beaucoup d’autres Palestiniens habitant à Gaza.

Pourquoi Tamam ou tout autre voyageur habitant Gaza devrait-il payer le prix de quelque chose qui se produit dans les pays voisins ? Combien de rêves vont être brisés ou de malades vont-ils mourir avant que nous ayons une réelle garantie de pouvoir voyager ? Vivrons-nous jamais une vie normale ? Cette situation est tout à fait aliénante et inhumaine. La pratique des punitions collectives doit cesser une fois pour toutes.

* Shahd Abusalama est artiste, blogueuse et étudiante en littérature anglaise dans la bande de Gaza.
« Mes dessins ainsi que mes articles sont ma façon de transmettre un message, et le plus important pour moi est d’élever la conscience de la communauté internationale au sujet de la cause palestinienne. Je suis très intéressée à saisir les émotions des gens, les images de ma patrie, la force de mon peuple, de sa détermination, de sa lutte et de sa souffrance. »

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20 août 2013 - Palestine from my eyes – Vous pouvez consulter cet article à :
http://palestinefrommyeyes.wordpres...
Traduction : Info-Palestine.eu – Claude Zurbach


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