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Égypte : à chaque jour son bain de sang

lundi 19 août 2013 - 11h:02

Robert Fisk

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C’est un des chapitres les plus honteux dans l’histoire de l’Égypte. Les policiers - dont certains portaient des cagoules noires - ont tiré dans la foule des partisans des Frères musulmans depuis le toit de la station de police de la rue Ramsès au Caire, et depuis les rues avoisinantes.

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Blessés et morts posés sur le sol d’un hôpital de fortune. On distingue clairement sur le corps du blessé grave en avant-plan, les impacts des plombs d’un des fusils de chasse utilisés par la police égyptienne - Photo : Al-Jazeera/Scott Nelson

Ils ont même tiré sur les voitures roulant sur l’autoroute de l’aéroport. Et pour constater leur terrible travail, vous n’aviez qu’à gravir les marches de marbre rose de la mosquée Al-Fath - collante de sang frais hier soir - et voir les innombrables blessés couchés sur les tapis tissés et, dans un coin reculé, 25 cadavres mis dans des sacs. Le Dr Ibrahim Yamani a levé doucement les bandages sur leur corps : une balle en plein figure, une balle dans la tête, une balle dans la poitrine...

Nous avons donc maintenant le massacre de la place Ramsès - ces bains de sang semblent se produire à présent chaque jour - et alors que je quittais la nuit dernière la mosquée où les musulmans faisaient la prière agenouillés à côté des blessés gémissants, une équipe d’infirmiers martelait le poitrine d’un jeune homme terriblement blessé. « Nous allons le perdre, » disait l’un des médecins. Les morts étaient-ils à présent 26 ? Les équipes de secours parlaient de balles explosives, et c’était certainement vrai, la tête d’un homme ayant été à moitié mise en pièces. Son visage était méconnaissable.

Les mouches étaient déjà rassemblées, chassées d’un cadavre par un homme en pleurs qui était à genoux sur le sol. Quand il le pouvait, le personnel médical écrivait les noms des morts au crayon sur leurs corps sans vêtements. « Zeid Bilal Mohamed » était griffonné sur une poitrine. Les morts méritent encore d’avoir un nom. Le dernier cadavre amené dans la mosquée était celui d’Ahmed Abdul Aziz Hafez. Il y avait - je ne pouvais plus compter après les 50 premiers, mais les médecins ont insisté sur le nombre - 250 blessés.

Le plus incroyable - pas pour les foules de manifestants, peut-être, car elles sont tous les jours confrontées à cette brutalité - c’était de voir les visages des tueurs. Il y avait un homme avec une moustache et les cheveux rasés sur le toit du poste de police, brandissant un pistolet en l’air et criant des obscénités à la foule sur l’autoroute en dessous de lui. À sa gauche, un policier portant une cagoule noire, accroupi contre un mur, a pointé son fusil automatique en direction des voitures sur l’autoroute. L’une de ses balles est passée entre mon chauffeur et moi, sifflant au loin dans le square.

Une heure plus tôt, j’étais en train de discuter avec des policiers à la Mosquée incendiée de Rabaa à Nasr City - la scène du massacre de mercredi - et l’un d’eux, dans un uniforme tout noir, m’a dit avec jubilation que « nous faisons le travail , et l’armée regarde ». Ce fut l’une des vérités les plus importantes d’hier. L’armée restée à un peu plus d’un kilomètre du massacre du square Ramsès, installée dans ses véhicules blindés. Pas de sang sur leurs uniformes restés impeccables.

Pendant deux heures, les tirs de la police ont balayé la foule. Deux grosses voitures blindées bourrées de policiers sont apparues à plusieurs reprises sur un viaduc et des coups de feu ont été tiré vers le bas en direction de la place, depuis deux tourelles d’acier étroites curieusement perchées au sommet des véhicules. À un moment donné, on pouvait entendre une mitrailleuse tirer sur la foule de 20 000, 30 000, et peut-être plus tard 40 000 personnes, mais certainement pas le million que la Fraternité a revendiqué. L’énorme masse de gens se rassemblait, se déplaçait comme une bulle vers la mosquée.

Alors que la police prenait place sur le viaduc, des dizaines de jeunes hommes - piégés alors qu’ils s’approchaient - ont commencé à vouloir descendre en bas par un câble électrique. Un garçon a sauté vers le haut d’un arbre, a raté les branches les plus hautes et est tombé 30 pieds plus bas sur son dos. Panique, peur, colère... « Voyez comme ils nous assassinent ! » m’a crié non sans raison une femme avec une écharpe. Et je suppose, une sorte de courage a alors saisi la foule. Ils savaient ce qui allait se passer. Puisque la police. Le « gouvernement » - je pense qu’il mérite ses guillemets - a dit aux gens 24 heures plus tôt que toutes les attaques contre des bâtiments officiels seraient reçues par des tirs à balles réelles. Les flics avaient toutes les autorisations dont ils avaient besoin. Et toutes les munitions.

Mais ne soyons pas trop romantiques concernant les Frères musulmans. Mon collègue Alastair Plage a vu un homme dans la foule tirer à la carabine sur la police. Et je pense plutôt que ces flics que j’ai vu sur le toit avaient aussi peur que les gens dans la foule. Et - pardonnez cette sorte de cynisme cruel - la Fraternité avait sans doute besoin de ces cadavres dans la mosquée hier. Une journée sans martyres pourrait suggérer que la Fraternité était finie, que le feu de l’idéologie avait effectivement été éteint, que le Parti Noor - les salafistes qui avec un cynisme tout aussi cruel ont rejoint l’armée pour écraser le pouvoir de la Fraternité et la présidence de Mohamed Morsi le mois dernier - pouvait à présent prendre leur place comme la seule et vraie main droite islamiste de l’État, mais en collaboration avec l’armée.

Mais il n’y avait aucune excuse pour la police. Leur comportement n’était pas, je suppose, indiscipliné. On leur avait dit de tuer, et ils ont tué - des dizaines de personnes auraient été tuées dans des affrontements ailleurs en Égypte - et les forces de « sécurité » - elles méritent aussi maintenant, je le crains, que l’on mette des guillemets. Le mot « honte » - aib en arabe - venait à l’esprit tandis que nous regardions ces scènes terribles. Au centre de l’une des plus grandes villes du monde, connue de tous, à peine à un kilomètre de la magnificence du Musée égyptien et des trésors de Toutankhamon, à seulement 200 mètres des cours de justice - si le mot « justice » voulait hier dire quelque chose au Caire - les officiers de police dont le devoir est de protéger la vie de tous les Égyptiens ont tiré sur des milliers de leurs propres concitoyens dans le simple but de les tuer. Et tandis qu’ils assassinaient, les « Beltagi » - les toxicomanes et les ex-flics qui forment aujourd’hui la garde prétorienne des forces de « sécurité » - se sont rendus avec des fusils à côté de la station de police.

Des journalistes, il y en avait à profusion. Pas de ceux dont se souciait l’armée, ses hélicoptères volant juste au-dessus de la foule avec des caméras vidéo, faisant la chasse à ces images de la plus haute importance d’hommes armés au milieu des manifestants, peut-être l’homme que Alastair Plage a vu, ou à ces groupes de jeunes barbus qui se tenaient dans l’ombre avec leurs téléphones portables sonnant comme des grillons. Non pas que nous pouvions les entendre. Le bruit des tirs noyait toutes les conversations, tandis que les nuages ​​de gaz lacrymogène submergeaient les rues, enveloppant même le minaret de la mosquée Al-Fath.

Une autre journée sanglante, donc. Des funérailles dans les 24 heures - à condition que l’unique morgue du Caire puisse délivrer suffisamment d’avis de décès pour les enterrements - et encore plus de « martyrs » de la cause.

J’ai été frappé hier par le visage d’un homme d’âge moyen porté par cinq ambulanciers à travers la porte de côté de la mosquée. Le sang coulait de son visage sur le sol et se déversait sur son torse. Ses yeux étaient ouverts et il regardait les médecins, leurs visages sans doute déjà flous dans ce qui pourrait être ses derniers instants dans la vie. Quelques photos ont été prises et un homme a dit que Dieu était grand, et le visage obsédant placé entre la vie et la mort a disparu. Et c’est cela l’Égypte aujourd’hui, deux ans et demi après la révolution qui devait apporter la liberté, la justice et la dignité. Et bien sûr, oubliez la démocratie pour l’instant.

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* Robert Fisk est le correspondant du journal The Independent pour le Moyen Orient. Il a écrit de nombreux livres sur cette région dont : La grande guerre pour la civilisation : L’Occident à la conquête du Moyen-Orient.

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16 août 2013 - The Independent - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.independent.co.uk/indepe...
Traduction : Info-Palestine.eu - al-Mukhtar


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