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Les Frères musulmans accusent Israël, les pays du Golf et l’Iran d’être à l’origine du putsch militaire

mercredi 14 août 2013 - 07h:00

Adnan Abu Amer

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Les partisans des Frères musulmans dans le monde sont encore sous le choc après le coup d’État militaire en Égypte qui a renversé le premier président de la Fraternité du plus grand pays arabe et musulman. Un mois après que la brève expérience politique du groupe en matière de gouvernance ait été brutalement interrompue, la direction et la base de la Fraternité ne sont toujours pas sortis de leur état de choc.

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Manifestation au caire, le 22 juillet 2013, pour la libération et le retour du président élu Mohammed Morsi - Photo : Reuters/Amr Abdallah Dalsh

Al-Monitor s’est procuré une copie du premier document d’analyse interne du groupe, qui les Frères ont commencé à faire circuler ces derniers jours. Le document a été rédigé par Mohammed Ahmed Rashed, un irakien considéré comme un des meilleurs organisateurs et théoriciens du groupe. Bien qu’il n’occupe pas de poste officiel dans l’organisation, les membres de la Fraternité le placent aux côtés de Cheikh Yusuf al-Qaradawi, le père et référence spirituelle de la Fraternité. Rashed est aussi peut-être sur un pied d’égalité avec Mohammed Badie, le guide suprême de l’organisation.

Causes et conséquences

Rashed a produit un document de l’organisation intitulé « Le retour de la liberté ». Le document de 37 pages est divisé en trois sections : identifier les parties impliquées dans le coup d’État, le rôle des Frères musulmans pour surmonter cette épreuve historique, et une liste des avantages les plus importants qui peuvent être tirés à partir de la situation actuelle, en dépit de ses difficultés.

Le document décrit la situation actuelle en Égypte comme le plus condamnable coup d’État militaire de l’histoire moderne en raison de ses méthodes sanglantes. Dans le même temps, le document considère le coup de force comme le début de l’unification de la nation islamique sous une direction avisée. Le document affirme que les sit-in qui se tiennent dans toute l’Égypte peuvent modifier l’équation et annuler l’avantage de l’armée. Page 8, Rashed écrit : « Si des élections libres sont organisées, sans contraintes, la majorité tendra vers la légitimité et la liberté, et le président Mohammed Morsi reviendra au pouvoir. »

Rashed accuse les États-Unis de soutenir le coup d’État afin de contrecarrer les ambitions islamiques, avec l’aide de l’armée égyptienne. Il souligne l’implication d’un certain nombre de dirigeants égyptiens dans le putsch, comme Mohamed ElBaradei et Hamdeen Sabahi, qui ont de solides relations avec les États-Unis et sont une pièce importante de leurs plans au Moyen-Orient.

Page 10 du document, il est dit : « [C’est] déception avec le président Barack Obama, qui nous avait semblé plus sage que ses prédécesseurs et qu’il apporterait la liberté à notre pays, étant intelligent que son prédécesseur, George W. Bush, [plus] réaliste aussi et s’appuyant sur des principes. En soutenant le coup d’État en Egypte, il se révèle être préoccupé par les intérêts plutôt que les obligations morales, et soumis à la pression du lobby sioniste qui estime que ce coup de force sert la sécurité d’Israël ».

Rashed souligne le rôle de « l’État profond » et l’influence omniprésente des disciples et loyalistes de l’ancien président Hosni Moubarak, qui ont saboté toutes les réformes que le président Morsi a souhaité mettre en œuvre.

Il accuse également Israël d’accélérer la fin du gouvernement de Morsi en ayant joué un rôle majeur dans la planification du coup d’État et en soutenant l’armée égyptienne, avec l’aide de l’argent du Golfe, notamment l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Il dit aussi que ces deux pays ont dépensé de l’argent pour ternir l’image de Morsi. À la page 17, Rashed note : « L’avant-projet du canal de Suez, que le président Morsi a inscrit comme une priorité dans son plan de développement, doit d’apporter 100 milliards de dollars de rendements annuels pour l’Égypte et générer des millions d’emplois pour les Égyptiens. Toutefois, les Émirats arabes unis sentaient que ce projet porterait un coup à la Jebel Ali Free Zone de Dubaï, lequel s’est donc défendu en renversant Morsi. Ceux qui ont renversé Morsi ont rendu une décision annulant le projet du canal de Suez, à peine une semaine après le coup d’État ».

Rashed accuse l’Iran d’être l’une des mains cachées derrière le coup. Il accuse l’Iran de mobiliser les chiites arabes contre Morsi en raison de sa position sur la question syrienne et de ses blocages des tentatives iraniennes d’infiltrer l’Égypte. À la page 20, il fournit des informations publiées pour la première fois, en disant : « L’Iran a offert de soutenir le plan de développement de Morsi avec 30 milliards de dollars, à la condition de lui donner [un contrôle sur] les sanctuaires et les monuments chiites en l’Égypte, de sorte qu’ils se transforment en mausolées et plateformes pour répandre le chiisme. Ils ont également offert la garantie de 5 millions de visiteurs chiites iraniens et arabes [en Égypte] pour doubler les rendements du tourisme égyptien. Cependant, Morsi a décliné l’offre, et donc l’Iran a fait tous les efforts pour soutenir le putsch. »

Rashed exprime ensuite des idées sur ce que les Frères musulmans devraient faire après le coup d’État. Il estime de première importance de continuer les sit-ins et de maintenir leur caractère pacifique, même si des centaines [de partisans de la Confrérie] ont déjà été tués. Il accuse l’armée égyptienne de vouloir pousser la Fraternité à commettre des violences.

Puis Rashed énumère les avantages que les Frères musulmans peuvent tirer du coup d’État, comme gagner la sympathie des Égyptiens, des Arabes et des musulmans. Le coup d’État a également produit une occasion historique de mobiliser le potentiel musulman, qui est soutenu par les valeurs de « don de soi, de sacrifice, de patience et de courage » et inclut le potentiel des femmes dans l’organisation. Le document conclut en disant : Après le coup d’État, l’Égypte est devenue la cause de toute la nation islamique - une victoire pour les islamistes est la clé pour les victoires suivantes dans tous les pays arabes.

Un document de ralliement

Il est important de noter la grande influence de Rashed sur les masses des Frères musulmans. Celles-ci attendent avec impatience ses écrits. Elles voient en lui un visionnaire qui peut analyser les problèmes avec précision, quelqu’un avec la sagesse requise pour émettre des recommandations pour les décideurs. Il est aussi considéré comme quelqu’un qui a le sens de la formule pour capter l’attention de ceux qui le lisent.

Les dirigeants des Frères musulmans ont besoin d’un tel document d’organisation interne plus que jamais, car il peut donner des conseils au groupe pour lécher ses plaies et tenter d’évaluer ses forces dans la société égyptienne. Le document vient à un moment où le coup presque dissout ce qui restait du groupe. Au cours du mois passé, la base de la Confrérie est restée sans analyse officielle expliquant ce qui s’est passé, pourquoi Morsi s’est effondré si rapidement et si il peut ou non revenir à son poste présidentiel.

Mais les réponses ne sont pas uniquement liées au fait que la Fraternité a été occupée à blâmer les autres partis pour la responsabilité du coup de force, adoptant une théorie du complot qui est populaire parmi beaucoup de ses partisans. Il semble que Rachid n’a pas trouvé une seule erreur commise par Morsi - qu’il décrit étrangement comme un « président coranique » - toute l’année où il était au pouvoir.

Bien que les mains qui ont contribué à la réussite du coup d’État ont des intérêts et des objectifs variés, on ne peut en aucun cas, tenir compte de tous ceux qui ont manifesté le 30 Juin comme d’une « foule, bande criminelle et mafia de la drogue », comme le dit le document. Cette attitude ignore que Morsi a des opposants parmi les nationalistes égyptiens qui ne sont pas associés avec des interventions extérieures et qui ont participé aux manifestations pour exiger sa démission.

Alors que les islamistes se plaignent que leurs adversaires faussent l’image du groupe dans les médias, Rashed procède de même dans son document. Il nie que la Fraternité ait une opposition légitime en Égypte et il accuse ses adversaires d’être soit des complices à lintérieur d’un complot ourdi et financé de l’extérieur.

Un autre point qui s’impose à l’esprit quand on fait la critique du document de Rashed, est l’optimisme avec lequel il dépeint la suite des événements en Égypte. Cela est incompatible avec sa prédiction que le coup va réussir pendant un certain temps. Comme les masses des Frères musulmans sont habituées à ce genre de rhétorique religieuse excessive, cela pourrait les empêcher de se réveiller après ce choc historique, et cela peut leur donner un espoir inconsidéré, car le coup d’État - malgré son caractère profondément scandaleux - est lentement en train de s’enraciner étape par étape.

Peut-être la plus grande faiblesse du document est qu’il ne décrit pas le coup comme étant d’ordre politique et partisan, mais plutôt comme une bataille décisive entre l’Islam et l’apostasie, le bien et le mal. Avant le coup de force, les islamistes étaient proches de l’abandon de ce genre de réflexion et s’étaient rapproché de l’idée d’aborder leurs divergences politiques au sein de la logique des intérêts communs, mais le grand nombre de personnes qui ont participé aux manifestations pour la démission du Président Morsi, a poussé les islamistes à revenir au discours de « l’Islam contre l’apostasie ».

Enfin, il est clair pour l’organisation des Frères musulmans, qu’il s’agit d’un document de ralliement qui essaie de sauver le groupe d’une crise historique écrasante. Le document peut remonter le moral de la Fraternité, mais il manque de réalisme politique et ne fait aucun effort pour examiner intellectuellement et politiquement l’expérience du gouvernement de Morsi qui a duré une année.

Donc, les Frères musulmans reprennent leur discours de ces dernières décennies. La Fraternité se plaint d’être la cible des autorités arabes, mais elle ne fait rien pour identifier les facteurs internes ou les dirigeants responsables de l’impasse dans laquelle se retrouve le groupe. Si le coup d’État égyptien finit par s’imposer, il peut pousser d’autres régimes arabes à vouloir utiliser le bâton pour traiter avec leurs islamistes.

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* Adnan Abou Amer est doyen de la Faculté des Arts, et responsable de la Section de la presse et de l’information ainsi que d’un professeur de l’histoire de la question palestinienne à Al Oumma Open University Education. Il est titulaire d’un doctorat en histoire politique de l’Université Demashq. Il a publié de nombreux ouvrages sur les questions liées à l’histoire contemporaine de la cause palestinienne et le conflit israélo-arabe. Sur Twitter @adnanabuamer1

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8 août 2013 - Al-Monitor - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.al-monitor.com/pulse/ori...
Traduction : Info-Palestine.eu - Naguib


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