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Comment peut-on reprendre des négociations qui n’ont jamais eu lieu ?

samedi 10 août 2013 - 06h:19

Ramzy Baroud

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Les colporteurs politiques, les experts des prétendus groupes de réflexion et les professionnels des médias sont excités comme des poux. Ils voudraient nous faire croire que le secrétaire d’État américain John Kerry aurait réussi là où les autres ont échoué.

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Erekat (à g.), le soit-disant négociateur côté palestinien, salue ici ses geôliers... Rarement dans l’Histoire contemporaine, une comédie diplomatique et politique aura atteint un tel niveau de nullité - Photo : Getty Images/Win McNamee

Après son sixième voyage au Moyen-Orient depuis sa prise de fonctions, et suite à une navette diplomatique intense comparée à celle d’Henry Kissinger, Kerry a réussi à créer un minimum de terrain commun entre le gouvernement israélien et l’Autorité palestinienne (AP de Ramallah), pour une reprise du soi-disant processus de paix.

Les médias se concentrent surtout sur la façon dont la « percée » s’est produite, plutôt que sur le « pourquoi » ou sur « s’agit-il vraiment d’une percée ». Comme c’est toujours le cas, ces « nouvelles de dernière heure » dont les médias nous abreuvent sont bourrées de détails superflus et accordent peu d’attention à la logique qui sous-tend toute l’affaire.

Pour l’instant, nous savons une chose : Kerry a annoncé depuis Amman le 19 juillet que les négociateurs palestiniens et israéliens avaient trouvé un terrain d’entente pour reprendre des pourparlers de paix jusqu’à aujourd’hui gelés. Ils sont gelés depuis 2010 parce qu’Israël refuse d’arrêter la construction de colonies dans les territoires palestiniens sous occupation. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu veut continuer à mettre en pièces la Cisjordanie, contrôler et isoler Jérusalem-Est occupée, construire des colonies, ériger des murs et abattre des arbres... tout en allant dîner dans une retraite huppée à Washington pour deviser sur la paix et autres sujets.

Mais pourquoi Kerry a-t-il pris la peine d’aller en priorité piquer son bâton dans la ruche de Netanyahu ? Si l’on considère les événements très tumultueux qui traversent actuellement la région du Moyen-Orient - un coup d’État militaire en Égypte, une guerre civile en Syrie, un retour à une violence extrême en Irak, l’instabilité au Liban, et une division sectaire qui a fait apparaître un abîme sans fond, ne serait-il pas préférable pour les États-Unis de placer ses efforts diplomatiques ailleurs ? Abbas et Netanyahu sont aux prises avec leurs propres problèmes, alors pourquoi les États-Unis se lancent-ils dans une opération qui ira forcément dans le mur ?

La réponse n’est pas simple et ne peut pas être facilement exprimée à travers des slogans et des formules à l’emporte-pièce qui n’expliquent rien, bien que certains commentateurs y ont largement recours. S’exprimant à la radio publique israélienne, Chico Menashe explique que le retour aux négociations, c’est comme « un gâteau à moitié cuit que Kerry a retiré du four. Il a convaincu les Israéliens et les Palestiniens que le gâteau était comestible, et les deux parties ont convenu de le manger. » Natan Sachs, un membre du Centre Saban pour la politique au Moyen-Orient à l’Institut Brookings, a été cité dans le Jerusalem Post comme disant que les deux parties « étaient fondamentalement en désaccord, mais d’accord pour en parler. »

Les commentaires balancent entre un optimisme prudent, de grands espoirs, le cynisme le plus plat et les métaphores. En dernière analyse, peu de gens comprennent vraiment le pourquoi de cette relance d’un « processus de paix », les risques politiques qu’elle entraîne, et pourquoi le spectacle est susceptible de durer un peu plus longtemps. Comme on peut s’y attendre, cela se terminera par une fin de non-recevoir suivie d’un échange de critiques sur les responsabilités. Sachant comment les médias occidentaux fonctionnent, les Palestiniens seront probablement chargés de tous les péchés d’un échec de pourparlers qui n’ont pas encore commencé.

Mais voici quelques points intéressants qui doivent être considérés en premier lieu, pour ce qui est des Américains. La région du Moyen-Orient est dans un flux et reflux constant, entre les révolutions, les contre-révolutions et les guerres. Ni les États-Unis, ni leurs alliés traditionnels ne sont en mesure d’influencer les résultats en leur faveur. Ni l’argent, ni les armes, ni aucun grand projet politique ne fonctionnent plus vraiment.

Depuis le retrait américain d’Irak en 2010, les États-Unis ont subi de nombreux revers. Leur statut de superpuissance incontestée est en ruines, et leurs alliés ont été entraînés dans le sillage du soi-disant printemps arabe. Malgré les tentatives d’ingérence, influençant certains partis avec de l’argent et incitant à la violence contre les autres, il n’y a pas de résultats tangibles qui promettent de ramener la région à l’ère de la « stabilité politique », au bon vieux statu quo et à sa stagnation politique sous contrôle américain.

Pour rétablir leur image, les États-Unis doivent se réinvestir au Moyen-Orient. L’administration du président Barack Obama, assiégée par un Congrès souvent en opposition, n’est plus guère pertinente au Moyen-Orient, alors qu’elle est confrontée aux appétits de la Russie, la France, la Grande-Bretagne, la Turquie, la Chine. La reprise du « processus de paix » est nécessaire pour donner aux États-Unis une chance de faire valoir son prétendu leadership dans une région aujourd’hui justement sans leadership.

Deuxièmement, en ce qui concerne les Israéliens, le gouvernement de coalition d’extrême-droite conduit par Netanyahu est certainement le scénario idéal pour un politicien de droite qui a fondé toute sa carrière sur son histoire d’amour avec les colons ultras et sa haine absolue des Nations Unies et du droit international, qu’il pense ne jamais devoir s’appliquer à Israël. Mais s’être ainsi cantonné dans ce comportement ultra-réactionnaire s’est avéré être un désastre du point de vue des relations publiques.

Même ses alliés européens toujours bien disposés - et tellement manipulables - se retournent maintenant contre lui. L’Europe ne peut plus être considérée comme un partisan inconditionnel d’Israël qui peut en même temps continuer à mentir à ses propres citoyens, dont la majorité ne tolère pas l’occupation israélienne, les blocus et les comportements violents. Si Netanyahu doit rassurer son opinion, c’est également le cas pour l’UE. Le tournant est apparu encore plus clair le 16 juillet, quand le journal israélien Haaretz a traité d’une directive européenne qui ouvre la route au boycott complet des colonies juives en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. La directive, qui entrera en vigueur le 1e janvier 2014, est contraignante. Elle interdit tout financement de l’UE ou toute coopération avec toute entité qui opère dans « les territoires occupés par Israël depuis 1967 (qui) comprennent le plateau du Golan, la bande de Gaza et la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est. » Bien que vraiment très tardive, la décision de l’UE est réellement sans précédent et digne d’être qualifiée de « tremblement de terre » comme l’a fait un haut responsable israélien. La directive européenne a été décrite de façon hystérique par Naftali Bennett, Ministre de l’économie, comme une « attaque terroriste économique. »

Israël a désespérément besoin de remodeler son image en lambeaux, résultat de trop de campagnes de bombardements, de crimes de guerre, de discours arrogants de ses politiciens. Tout « processus de paix » ne peut en ce moment que redorer l’image d’Israël, mais cela n’offrira rien de durable.

Enfin, l’Autorité palestinienne, une entité qui a été créée avec le consentement israélien et qui est financée par les pays donateurs sous commandement américain, ne peut pas fonctionner en dehors de la sphère politique américaine. Selon la lecture du rapport annuel que vient de publier le Palestinian Monitory Authority et rapporté par l’agence Ma’an news, les indicateurs économiques en Cisjordanie pour 2012 étaient terribles, et les perspectives pour les deux prochaines années sont encore pires. L’Autorité palestinienne de Ramallah n’a strictement aucune vision politique, et même si c’était le cas, elle est trop soumise à la dépendance économique pour pouvoir agir comme une entité politique qui se respecte. L’Autorité palestinienne est obligée de jouer le jeu, sans aucune réticence, tout en sachant que ce jeu a été truqué dès le départ.

Les trois parties le savent très bien, mais vont tout de même à la table des négociations. N’importe quelle table pourra faire l’affaire pour multiplier les photos, les sourires et les serrements de mains. Ce faisant, le cirque médiatique conduit par des experts en la matière pourra reprendre, bourré de métaphores, de clichés et de formules éculées, pour peu que ces comédiens soient entassés dans le même espace au moins 30 secondes.

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* Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est un journaliste international et le directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Fnac.com

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23 juillet 2013 - The Palestine Chronicle - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.palestinechronicle.com/b...
Traduction : Info-Palestine.eu - Claude Zurbach


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