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L’armée égyptienne, c’est du beurre et des canons

mercredi 7 août 2013 - 14h:34

Dahlia Kholaif

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« Depuis les aiguilles jusqu’aux fusées » est une expression égyptienne couramment utilisée pour parler d’une entreprise offrant un large éventail de produits, et elle est toujours utilisée avec exagération. Mais lorsqu’on se réfère aux activités économiques de l’armée égyptienne - qui a renversé le mois dernier le premier président civil du pays - l’expression est tout-à-fait adaptée.

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Le rôle de l’armée égyptienne - la plus importante dans le monde arabe - va bien au-delà des opérations militaires - Photo : Reuters

Alors que l’agitation politique pousse l’économie égyptienne dans son pire ralentissement depuis plus de deux décennies, seule son armée bien nantie continue de construire des ponts, d’éviter des pénuries de pain, d’élever des troupeaux de bovins et de poulets, de fabriquer des appareils électroménagers et même de fournir des services de garde d’enfants.

« La question n’est pas dans quels secteurs elle n’investit pas, mais plutôt : y a-t-il un secteur dans lequel elle n’ait pas investi ? » demande Robert Springborg, expert sur ​​les forces armées égyptiennes et professeur au département de la sécurité nationale à la Naval Postgraduate School en Californie.

Les forces armées égyptiennes, dirigées par le ministre de la Défense Abdel-Fattah El Sisi, qui supervise un projet englobant une élection présidentielle anticipée et la rédaction d’une nouvelle constitution, gèrent des dizaines d’usines et d’entreprises de services grâce auxquelles elles dominent une fraction significative de l’économie nationale.

Le « Ministère de la production militaire » gère au moins 14 de ces entreprises - la production de marchandises allant des obus de chars et des munitions jusqu’aux engrais, équipements sportifs, ciment, pâtes alimentaires et voitures.

« Participation limitée »

« On sait très peu de choses sur le poids réel [de l’armée égyptienne] dans l’économie, car très peu est publié à ce sujet », explique Springborg. Selon lui, les estimations indiquent que l’armée représente de 10 à 40% de l’ensemble de l’économie égyptienne. « La liste est bien trop longue », a-t-il ajouté.

Un porte-parole militaire égyptien a rejeté cette affirmation, disant qu’ « il n’existe aucune preuve au sujet de ce pourcentage, qui a été diffusé par les islamistes actuellement emprisonnés ». Il a ajouté que la participation de l’armée dans l’économie était « très limitée ».

Soutenu par des milliers de conscrits sous-payés, l’empire économique de l’armée remonte aux années 1960, peu de temps après l’arrivée de Gamal Abdel Nasser au pouvoir et la proclamation de la République égyptienne.

Avec environ 450 000 personnes en activité, la plus grande armée du continent africain et du monde arabe a des exigences quotidiennes qui doivent être satisfaites, poussant les généraux à atteindre l’autosuffisance lorsque les industries de l’armée ont été mises en place, il y a des décennies. L’empire économique de l’armée s’est rapidement élargi, fournissant aussi des produits civils.

La guerre la plus récente menée par l’Égypte a eu lieu en 1973, et par la suite des centaines d’officiers à la retraite et des milliers de soldats étaient dans l’attente d’un emploi, d’une maison et de privilèges. Cela a donné une raison de plus aux généraux pour développer leurs projets dans l’immobilier, le logement, le tourisme, la santé et l’éducation. L’émergence de villes tentaculaires à travers l’Égypte où résident les soldats et officiers montre à quel point l’armée s’est transformée.

Nasr City appartient à ce genre de zones, où des milliers de manifestants pro-Morsi continuent leur sit-in qui dure depuis un mois et qui vise à rétablir le président élu dans ses fonctions. Ce rassemblement a soulevé le mépris de nombreux habitants du district, très liés à l’armée. Le cabinet a autorisé le ministère de l’Intérieur à prendre « toutes les mesures nécessaires » pour disperser la foule, après les manifestations massives du 27 censées demander à l’armée de lutter contre « la violence et le terrorisme ».

Toutefois, les « terres dans certaines zones qui ne sont pas propriété privée, sont techniquement contrôlées par l’armée, à des fins de sécurité nationale », a déclaré un porte-parole militaire qui a demandé à rester anonyme. Voulant donner un exemple, il a expliqué que les zones autour de l’aéroport international du Caire - où des jets militaires atterrissent - sont des terres qui entrent dans le cadre du « contrôle technique » de l’armée.

« Les médias se précipitent automatiquement pour signaler à tort que l’armée lorgne sur la propriété de ces parcelles de terres, alors qu’en fait, l’armée veille sur l’intérêt du public. »

« Stabilité du régime »

Dans un câble du Département état américain et publié par WikiLeaks en septembre 2008, l’ambassadeur en Égypte pour les États-Unis, Margaret Scobey, déclarait : « L’armée contribue à assurer la stabilité du régime et exploite un vaste réseau d’entreprises, car elle devient une entreprise ’quasi-commerciale’ elle-même. »

D’autres documents publiés par WikiLeaks citent l’ancien ministre de la production militaire, Sayed Meshal, comme disant que les revenus du ministère tirés du secteur privé étaient d’environ 2 milliards de livres égyptiennes (286 millions de dollars) par an, et que celui-ci employait 40 000 civils.

« Il est clair que l’armée pénètre dans l’économie civile de diverses façons : elle conclut des contrats dans des domaines tels que la construction et les infrastructures, et les entreprises appartenant à des militaires établissent de plus en plus souvent des joint ventures avec des sociétés nationales ou étrangères », a déclaré Yezid Sayegh, un associé du Carnegie Middle East Center.

« En outre, l’armée reçoit sa part dans tous les grands programmes gouvernementaux ou projets du secteur privé impliquant la propriété foncière, et il y a donc une grande part de l’activité économique de l’armée qui n’est pas transparente ou entièrement prise en compte », a-t-il ajouté.

Bénéficiaire de l’aide

L’armée égyptienne est également considérée comme le deuxième plus grand bénéficiaire dans la région - après Israël - de l’aide financière américaine, et elle reçoit environ 1,5 milliard de dollars par an. Après l’éviction de Morsi, un projet de loi au Sénat américain pour bloquer l’aide à destination de l’Égypte en raison du coup d’État militaire, a été rejetée par 86 voix contre à peine 13.

La possibilité de couper l’aide, toutefois, a suscité des préoccupations s’ajoutant aux difficultés financières. L’économie égyptienne reste anémique depuis le soulèvement de 2011 qui a renversé Hosni Moubarak. Au cours des cinq années qui ont précédé la chute de Moubarak, l’économie égyptienne avait progressé à un taux moyen de 6,2%, selon le Fonds monétaire international (FMI). Mais la croissance devrait diminuer à 2% cette année, comparativement à 2,2% en 2012.

« L’économie de l’armée doit avoir été affectée par l’économie en régression », a déclaré Stringborg. « Tout le monde en Égypte a été affecté par les événements négatifs. Le gâteau se rétrécit, et la part de l’armée doit avoir diminué elle aussi. »

Sayegh est en désaccord, affirmant que l’économie de l’armée ne semble pas avoir été touchée depuis 2011. « Mais il est arrivé que l’armée et l’administration Morsi ont été en désaccord sur de grands programmes d’investissement économique », a-t-il expliqué. « L’armée a insisté pour avoir un rôle et un pouvoir de veto, ce qui suggère qu’elle se sentait contestée dans son pouvoir par la présidence Morsi. Cela peut avoir été un facteur - mais un parmi de nombreux autres - amenant les militaires égyptiens à la conclusion qu’il fallait chasser Morsi du pouvoir. »

Garder les informations sur les finances de l’armée loin du regard des civils a été d’une importance primordiale pour les généraux. En décembre 2011, lorsque l’armée était sous l’accusation de faire dérailler la période de transition de l’Égypte, le gouvernement a tenté de faire passer une déclaration constitutionnelle protégeant le budget de l’armée de la surveillance du pouvoir civil. Mais cette tentative pilotée par l’armée a été dénoncée publiquement et déjouée.

« Vous ne pouvez pas parler de démocratie quand il y a une institution en-dehors de tout contrôle », a déclaré Springborg. « Il est de la plus haute importance pour l’Égypte que l’armée et son économie soient placées sous contrôle civil. Cependant, je ne pense pas que c’est ce qui va se passer dans un avenir proche, car il n’y a pas pour l’instant, d’organisations civiles capables de l’imposer. »

Un porte-parole de l’armée égyptienne a nié qu’il y ait une faute quelconque dans les activités économiques commerciales de l’armée.

« Beaucoup de ces entreprises, y compris l’Organisation arabe pour l’industrialisation, par exemple, appartiennent à l’État et en sont que techniquement liées à l’armée », a-t-il déclaré à Al Jazeera.

« Tous les projets, que ce soit l’agriculture, les services, les industries ou autres, sont soumis à l’impôt et au contrôle de l’Organisation centrale d’audit, comme toute autre entreprise en Égypte. »

« Il est très important de faire la différence entre le Ministère de la Défense et le Ministère de la Production militaire, car ils sont deux de nature et fonction différentes, bien qu’ils aient le même ministre. »

Faisant un commentaire sur la confidentialité des actifs et du budget de l’armée, il a déclaré : « le salaire des soldats, la plupart des dépenses d’armement, les budgets des entreprises ne sont que quelques-uns des éléments connus du grand public. Naturellement, il y a certaines questions qui ne sont pas divulguées, comme dans toute autre partie du monde ».

Pour en revenir aux « Égyptiens du peuple », Nadia Shaheen, une pharmacienne de 64 ans, est persuadée qu’il est essentiel que les informations sur les finances de l’armée soient divulguées.

« Ce qui était la norme depuis des décennies ne sera plus accepté aujourd’hui par les jeunes générations », dit-elle. « Celles-ci exigent clarté et transparence, et n’accepteront pas les règles que nous avons tolérées. »

5 août 2013 - Al-Jazeera - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.aljazeera.com/indepth/fe...
Traduction : Info-Palestine.eu - Naguib


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