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Égypte : le début de la fin pour l’islam politique ?

jeudi 4 juillet 2013 - 07h:13

Robert Fisk

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Les islamistes sont-ils capables de diriger un pays ? L’Égypte est le premier vrai test en grandeur réelle - et hier l’armée égyptienne a produit son coup de bluff.

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Une vue générale de la manifestation lundi soir contre le président égyptien Mohamed Morsi et contre les Frères musulmans, face au palais présidentiel d’El-Thadiya au Caire

Oser déclarer à un président démocratiquement élu -spécialement à un président issu du mouvement des Frères musulmans - qu’il dispose de 48 heures pour en rabattre et trouver un accord avec ses opposants, signifie que Mohammed Morsi n’est plus l’homme qu’il était. Il doit résoudre ses divergences avec l’opposition, sous peine de voir les généraux égyptiens dans l’obligation de « produire une feuille de route pour le futur » - une formule inquiétante si vous avez encore en tête une autre importante « feuille de route » pour le futur du Moyen-Orient et sortie de l’imagination d’un dénommé Tony Blair.

Les foules rassemblées sur la Place Tharir ont rugi leur approbation. C’était évident qu’elles le feraient. L’armée avait qualifié leur protestation de « glorieuse ». Mais ces foules devraient faire un effort de plus pour bien comprendre ce que cela signifiait. Les Algériens avaient soutenu leur armée en 1992 lorsque celle-ci annula le second tour des élections qui aurait logiquement dû être remporté par le Front Islamique du Salut. La « sécurité nationale » de l’État était en danger, disaient les généraux - les mêmes mots que ceux employés par les généraux égyptiens ce lundi. Puis s’ensuivit en Algérie une guerre civile qui fit 250 000 morts.

Et que va être cette « feuille de route » de l’armée égyptienne, si Morsi échoue dans ce qui est sa « dernière chance » de résoudre ses problèmes avec l’opposition ? Est-ce convoquer de nouvelles élections présidentielles ? Pas vraiment. Aucun général n’est disposé à déposer un président élu pour se retrouver face à un autre président élu.

Le régime militaire serait plus proche de la junte mal inspirée qui a succédé à Moubarak. Le « Conseil suprême des forces armées », comme il s’était lui-même fait appeler - notez le mot « suprême » - avait lancé - sans peur du ridicule et en vain - appels sur appels pour l’ordre public, et il prétendait avec arrogance parler au nom du peuple, jusqu’à ce que Morsi le décapite en démettant ses deux principaux généraux il y a à peine un an. Ainsi allaient les choses.

La dernière fois que l’armée égyptienne a succédé à un homme qui avait humilié son pays et son peuple - le roi Farouk - un jeune colonel du nom de Nasser était arrivé au pouvoir, et nous savons tous ce qui s’est passé ensuite. Mais cela doit-il maintenant tourner en une bataille entre les islamistes et les soldats, même si les États-Unis en fin de compte - soyez-en sûrs - mettront tout leur poids derrière les « gardiens » en uniforme de la nation ?

Le vieil argument des élections libres était simple. Si les islamistes sont autorisés à gagner dans les urnes, nous allons voir s’ils peuvent gouverner un pays. Cela a toujours été le mot d’ordre de ceux qui s’opposaient aux dictatures soutenues par l’Occident et aux cliques militaires du monde arabe.

L’argument n’était pas tant « l’État face aux mosquée » que « l’islamisme face à la réalité ». Hélas, le gouvernement égyptien a gaspillé son temps en imposant une constitution inspirée par la Confrérie, en permettant aux ministères de mettre en scène leurs propres mini-révolutions, et en faisant voter des lois qui permettaient de faire arrêter les groupes de défense des droits de l’homme et les ONG étrangères. En outre, les 51 % de « la victoire » de Morsi dans les urnes n’était pas suffisants, au milieu du chaos actuel, pour faire de lui le président « de tous les Égyptiens ».

L’exigence de la Révolution 2011 pour le pain, la liberté, la justice et la dignité est restée sans réponse. L’armée ne pourra nullement répondre à ces demandes - pas plus que ne l’a fait Morsi - même si elle qualifie les manifestations « glorieuses » Les hommes politiques sont souvent malhonnêtes, mais les généraux peuvent être des tueurs.

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* Robert Fisk est le correspondant du journal The Independent pour le Moyen Orient. Il a écrit de nombreux livres sur cette région dont : La grande guerre pour la civilisation : L’Occident à la conquête du Moyen-Orient.

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1e juillet 2013 - The Independent - Vous pouvez consulter cet article à :
traduction : Info-Palestine.eu - Al-Mukhtar


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