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Bangladesh : des T-shirts faits de sang et de larmes

dimanche 19 mai 2013 - 07h:59

Ramzy Baroud

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Tandis qu’à Dhaka, au Bangladesh, il répondait aux questions d’un correspondant de la BBC, dans une habitation délabrée qu’ils appellent maison, un homme sanglotait aux côtés de sa fille âgée de 12 ans assise près de lui.

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Johura, 20 ans, tient dans la main une photo de son mari porté disparu. Les derniers bilans font état de 1125 tués sur près de 2600 ouvriers. La première cause est la surexploitation forcenée de la main d’œuvre à bon marché des pays pauvres. La plupart des grandes marques européennes et américaines de vêtements sont impliquées dans ce qui est un véritable crime contre l’humanité - Photo : Reuters/Andrew Biraj

Son visage, ridé avant l’heure, était l’image d’une angoisse absolue. Seul peut imaginer sa peine, un parent dont l’enfant est mort sous les dalles géantes de béton et pour qui rien ne pouvait être fait.

« Si elle est morte », disait-il, « je veux juste pouvoir l’enterrer de mes propres mains. Au moins dans mon esprit, je saurais enfin qu’on a retrouvé ma fille. »

Puis l’homme, désespéré, s’est abandonné à ses larmes.

Sa fille Hamida travaillait juste aux côtés de sa jeune sœur qui a miraculeusement échappé à l’effondrement de plusieurs étages dans le bâtiment de Rana Plaza à Dacca, le 24 avril.

Des centaines de cadavres ont été extraits des décombres, dont la plupart étaient des femmes et des jeunes filles qui usaient leur vie en travaillant dans les conditions les plus inimaginables dans de nombreux ateliers clandestins du pays.

Des centaines d’autres personnes étaient toujours bloquées et présumées mortes. Beaucoup de ceux qui ont été retrouvés ont dû sacrifier un membre, car c’était le seul moyen de les libérer.

Les images de la dévastation ont dominé les informations pendant plusieurs jours après que le bâtiment de huit étages se soit effondré sur près de 3000 ouvriers, surexploités, qui avaient déjà été pris dans un piège d’une autre sorte : la pauvreté, et l’exploitation sans fin par les propriétaires de l’usine.

Plus de 3,5 millions de personnes travaillent dans le pays, dans environ 4000 usines, générant près de 80 % du total des exportations du Bangladesh.

Selon certaines estimations, le salaire mensuel d’un ouvrier du vêtement au Bangladesh va de 70 $ (45 €) à 100 $ (64 €).

D’autres estimations sont encore plus basses, étant donné que le minimum du salaire mensuel se situe autour des 38 $ (24 €).

Cité par la BBC en août dernier, Rosa Dada de Four Seasons Fashion Limited trouvait une logique simple et convaincante pour ce type de business : « Au Bangladesh, le salaire mensuel moyen des travailleurs dans l’industrie du vêtement n’est que de 70 à 100 $. Si je fais produire ici, [le] prix est beaucoup plus compétitif ».

La compétitivité est la question-clé, même si c’est au détriment des populations pauvres qui n’ont pas d’autre choix que d’accepter un salaire misérable et des conditions de travail très dangereuses.

Bien sûr, un(e) cadre de Four Seasons Fashion n’accepterait pas travailler pour un salaire de 70 $ par mois.

Dada doit être consciente que la plupart des ouvriers de l’industrie du vêtement au Bangladesh sont des femmes.

Quand on calcule la perte infinie que représente la mort d’une mère, qui travaillait dans des conditions inhumaines, aucun chiffre, aucune statistique, aucun graphique et certainement pas la quête de Dada de rester en tête de la concurrence, ne pourra rendre justice de cette tragédie.

L’histoire du Bangladesh est traversée de souffrances, de tragédies, de corruption, et par la cupidité endémique d’un gouvernement absolu.

Cette histoire implique aussi de nombreuses entreprises et distributeurs de vêtements dans les pays occidentaux, la Chine, le Moyen-Orient et ailleurs.

En outre, il n’est nullement exagéré de dire que d’une certaine façon, notre penchant constant pour des prix bon marché, le désir dévorant de « bonnes affaires » et de marques, sont assouvis au détriment de la sueur, du sang, des larmes et, dans certains cas , des os broyés de travailleurs bon marché comme la jeune Hamida âgée de 13 ans.

Wal-Mart, Gap, JCP, Abercrombie, Kohl et beaucoup d’autres sont totalement impliqués dans cette tragédie. Certaines de ces entreprises refusent toujours de prendre des mesures concrètes pour éviter que ces drames se reproduisent.

L’effondrement de l’immeuble de Plaza Rana n’est pas la première de ces catastrophes et ne sera probablement pas la dernière, d’autant plus que l’action du gouvernement a été nulle, pour dire le moins.

Comme la plupart des sociétés occidentales, leur seul souci est d’avoir recours à des tactiques de relations publiques pour contourner leur responsabilité directe et indirecte, plutôt que de vouloir remédier à leur totale négligence.

Certes, il y a eu une assez large couverture médiatique de la tragédie, car les épouvantables conditions de travail dans le pays sont sans précédent.

Mais de nombreuses preuves ont été fournies depuis de nombreuses années que les travailleurs bangladais sont maltraitées, humiliés et sacrifiés au nom du profit.

Les propriétaires d’entreprises ont souvent pour habitude de boulonner les portes de sortie pour s’assurer que les travailleurs ne peuvent pas quitter leur travail.

Ils construisent sans permis, et les autorités ferment les yeux sur leurs nombreuses pratiques illégales.
Selon Human Rights Watch, le gouvernement dispose d’un effectif de 18 inspecteurs qui sont censés surveiller et prévenir les pratiques illégales dans les milliers d’usines du district de Shaka, qui est le cœur de l’industrie du vêtement.

Les défenseurs des droits des travailleurs affirment que les fonctionnaires sont payés grassement pour se taire.

Human Rights Watch a déclaré que « les propriétaires d’usines - une force puissante au Bangladesh, ayant des liens avec des représentants du gouvernement - sont généralement prévenus avant toute inspection ».

Il y a cinq mois seulement, 112 travailleurs sont décédés dans l’usine de vêtements Fashions Tazreen près de Dacca.

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Mohammad Altab gémit et appelle les sauveteurs à l’aide alors qu’il est coincé entre les dalles de béton, et à côté de deux cadavres - Photo : AP

Certains travailleurs ont sauté par les fenêtres et se sont tués en tentant d’échapper au feu, car les portes étaient verrouillées.

La complicité des entreprises internationales a également été constaté dans ce qu’il restait du bâtiment incendié.

Le Forum International du Droit du Travail a récemment déclaré que « des produits de la marque Walmart ont été trouvés dans Tazreen, et aujourd’hui Ether-Tex, l’une des usines du complexe Rana, a affiché sur son site internet Walmart-Canada en tant qu’acheteur ».

Comme on pouvait s’y attendre, « Walmart n’a pas encore contribué au fonds d’indemnisation des travailleurs pour les victimes du Tazreen. »

Mais il y a pas que Wal-Mart, et d’autres ont les mêmes pratiques. Il leur faut encore signer un accord avec le Bangladesh sur la sécurité des usines qui, selon ILRF, est un accord juridiquement « contraignant qui a (seulement) été approuvé par deux marques mondiales, et qui (s’il est appliqué) entraînerait des inspections rigoureuses, de la transparence et s’assurerait que les travailleurs et leurs organisations sont partie intégrante de négociations. »

Pour éviter les « tracasseries » sur la question de la responsabilité, certaines entreprises ont décidé de mener leurs propres inspections et ont bien sûr veillé à ce que les médias internationaux sachent tout de leur soi-disant grands efforts.

Les deux entreprises qui ont signé l’accord sont le détaillant allemand Tchibo, et PVH Corp qui possède les marques Calvin Klein et Tommy Hilfiger.

Mais il faut deux signature de plus pour que l’accord prenne effet. Walmart, avec d’autres grandes entreprises, doivent toujours le signer.

Compte tenu de la corruption généralisée et du besoin bangladais urgent de fonds étrangers qui sont partiellement garantis par les 20 milliards de dollars (13 milliards €) ramenés chaque année par l’industrie, il y a eu d’espoir que le gouvernement fasse beaucoup pour corriger ces injustices.

Les tentatives des travailleurs des usines de vêtements de construire des syndicats, n’ont pas été couronnés de succès. Aminul Islam, un militant connu et respecté, défenseur des droits des travailleurs, était harcelé par la police, son téléphone sur écoute et « des agents du renseignement intérieur l’ont même une fois enlevé et roué de coups », a rapporté le New York Times en septembre dernier.

Quand il disparu pendant quelques jours le 4 avril de l’année dernière, tout le monde imaginait bien qui était derrière l’enlèvement.

Quelques jours plus tard, son corps a été retrouvé. Il avait été torturé à mort. Son petit bureau se trouvait au milieu de bâtiments imposants - certains sûrement construit sans permis.

Avec son assassinat, les travailleurs de Dhaka ont perdu un grand ami, un allié. Maintenant, ils ont perdu des centaines de leurs collègues, tout aussi pauvres qu’eux, dont la totalité du salaire mensuel ne permettrait même pas d’acheter un article de la marque Tommy Hilfiger.

Écrivant dans Spiegel international Online, le journaliste allemand Hasnain Kazim a écrit que « les images vues et les récits de la catastrophe seront pour beaucoup difficiles à oublier. Rezaul, par exemple, se souvient très bien d’une femme avec les cheveux ébouriffés et le visage ensanglanté dont la jambe droite était coincé sous un pilier en béton. ’Elle m’a supplié de couper sa jambe et de la sortir de là’, dit-il. »

La seconde photo de cet article est celle d’une tête qui émerge au-dessus d’un tas de gravats, alors que l’ensemble du corps, mis à part un bras, a été enseveli. C’est le visage d’un homme jeune, les yeux mi-clos, son bras droit à peine apparent, reposant dans les débris.

La partie la plus pénible de cette tragédie, c’est qu’elle était tout à fait prévisible, mais peut-être ni le gouvernement, ni Wal-Mart, ni de nombreux autres estimaient le problème assez urgent pour qu’une action décisive épargne à ces malheureux une mort horrible.

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* Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est un journaliste international et le directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Fnac.com

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8 mai 2013 -The Palestine Chronicle - Vous pouvez consulter cet article à :
http://palestinechronicle.com/the-p...
Traduction : Info-Palestine.eu - Claude Zurbach


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