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« Cinq caméras brisées » prend sur le vif la nature changeante de la lutte des Palestiniens

vendredi 8 mars 2013 - 15h:01

Ramzy Baroud

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Ceux qui ont vu le film d’Emad Burnat , « Cinq caméras brisées », se sont peut-être souvenus du petit personnage emblématique d’Handala, du caricaturiste Naji al Ali - un garçon pieds-nus dont le rôle dans les dessins d’al Ali est d’être le témoin toujours présent de la tragédie qui se déroule devant lui.

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Avec sensibilité et réalisme, Emad Burnat, a su faire ressortir tous les aspects de la lutte populaire de Bil’in

Ses mains sont croisées dans son dos, et il ne participe pour ainsi dire jamais au message toujours émouvant de l’artiste, mais il est un élément important de l’histoire, son attitude est une manifestation tangible de la défiance de son peuple. Al Ali a réalisé près de 40 000 caricatures politiques avant qu’un assassin ne lui prenne la vie à Londres en août 1987.

Les caméras de Burnat, cinq pour être précis, ont été les Handala d’un petit village palestinien, Bil’in, à 12 kilomètres à l’ouest de Ramallah en Cisjordanie. Après un voyage qui a duré près de huit ans, Burnat - qui a été confronté à la mort plusieurs fois au cours des 700 heures de tournage - était à Los Angeles cette semaine avec sa femme et son Gibreel, espérant un Oscar du meilleur documentaire.

Il n’est pas facile de démêler les expériences extrêmement complexes au niveau personnel, social, politique et autres qui ont conduit Burnat - un fermier d’un village isolé avec une population de 1800 habitants - jusqu’à la cérémonie des Oscars.

Les limites de l’histoire qui n’est pas une fiction, que l’homme raconte avec un langage simple mais sincère et un accent qui est particulier à cette partie de la Cisjordanie, doivent cependant être élargies à l’ensemble de l’expérience palestinienne sous occupation. Les différents personnages - les colons vicieux, les soldats armés jusqu’aux dents, les villageois exigeant le libre accès à leurs terres - ont tous été entremêlés sur le même fond sinistre de confiscation de terres, de construction de colonies et d’innombrables gouttes de larmes et de sang qui ont besoin d’être exposées afin de prouver que le résultat prévisible est toujours atteint : le nettoyage ethnique des Palestiniens.

Mis à part l’originalité de l’idée à l’origine du film, où les caméras sont des acteurs réels et aussi des victimes, Bil’in est également présenté dans des contextes politiques qui se superposent, faisant que ce village rend à lui seul le voyage de Burnat aux Oscars particulièrement riche d’enseignements.

En 1995, le village a été placé sous l’administration de l’Autorité palestinienne, ce qui a ensuite été célébré comme une victoire pour le processus de paix, lancé à Oslo quelques années plus tôt. Cette supposée semi-libération de Bil’in et de nombreux villages identiques ne dura pas longtemps. En fait, il semble que l’ensemble de l’exercice de la remise de Bil’in sous responsabilité palestinienne était plus un exercice trompeur pour une fausse souveraineté, qu’un réel événement politique.

Les colonies juives ont poursuivi leur féroce expansion au détriment du petit village ainsi qu’à celui de nombreux autres villages palestiniens. La colonie de Modi’in Illit, qui s’est vue attribuer le statut de ville par le gouvernement israélien en 2008, est devenue tristement célèbre à cause des menées violentes de ses habitants qui cherchent à voler toujours plus de terres appartenant au village de Bil’in. Le film de Burnat documente de nombreux événements de ce genre, certains étant trop bouleversants pour que leur vue soit supportable.

Les responsables de l’AP, en vérité, ne font qu’une rapide apparition dans le documentaire de Burnat, certains étant élégamment habillés et escortés de gardes du corps, faisant une déclaration enflammée puis disparaissant rapidement. Le sort de Bil’in - véritable microcosme d’un paysage politique bien plus étendu - est abandonné à ses habitants dont le courage est constamment mis en exergue face à la brutalité de l’armée israélienne.

Il est encore plus révélateur que Bil’in se soit la plupart du temps battu seul, uniquement armé de la ténacité de ses habitants et de leur amour pour leur terre. Le fait qu’aucun des slogans éculés liés au « processus de paix » d’Oslo et qu’aucune de ses manifestations ne semblent pertinents dans le drame qui se déroule à Bil’in, témoigne suffisamment de la réalité en cours en Palestine : le peuple tente de survivre au vorace colonialisme israélien, tandis que les élites politiques palestiniennes s’enfoncent toujours d’avantage dans les mêmes et futiles échappatoires depuis près de 20 ans. La relation de l’Autorité palestinienne avec Bil’in, qui a lancé sa propre bataille juridique contre Israël et l’a remportée, reste inchangée : au mieux une séance de photos.

Burnat, fortement inspiré par l’histoire de son village, a réussi contre vents et marées à « imposer cette histoire en dehors », présentant un inlassable plaidoyer palestinien à travers les années. Certains des si attachants personnages de son film ont été tués ou emprisonnés durant le tournage, ce qui les a privés de la possibilité de prendre part à ce qui devait être un moment de triomphe pour les habitants de Bil’in, bien que 5 caméras brisées n’ait pas réussi à emporter un Oscar.

Toutefois, alors que Burnat et sa famille foulaient le tapis rouge - dans ce qui qui devait être pour eux l’une des rares occasions de s’extraire de la lutte constante de leur village - la Cisjordanie était mise en émoi par la mort du prisonnier palestinien Arafat Jaradat, âgé de 29 ans et employé dans une station service d’Hébron [Al Khalil].

Selon les responsables palestiniens, les résultats de l’autopsie ont mis en évidence que Jaradat, un père de deux enfants, a été torturé à mort dans la prison de Megiddo aux mains des interrogateurs israéliens.

La mort du jeune homme survint à un moment où plusieurs prisonniers palestiniens poursuivent une grève de la faim illimitée, et quelques-uns, comme Samer Issawi, sont proches de mourir. Ce qui est connu dans la rue palestinienne comme « le soulèvement des prisonniers, » fait apparaître encore plus la futilité de la politique officielle palestinienne, les combats entre les factions comme les autres querelles impliquant Israël et l’Autorité palestinienne.

Cet éloignement qui ne cesse de s’aggraver, entre la direction palestinienne et les Palestiniens du peuple est le plus apparent dans la réponse à la mort Jaradat. La fin tragique de Jaradat a rapidement fait franchir le seuil de la colère, face à la torture et à la mort d’un Palestinien détenu pour des jets de pierres, faisant remonter tous les griefs qui ont été monnaie courante pour les Palestiniens depuis de si nombreuses années.

En réponse aux larges manifestations provoquées par la mort de Jaradat, l’ex-président de l’AP, Mahmoud Abbas – selon le quotidien israélien Haaretz daté du 25 février - a réuni ses « chefs de la sécurité à Ramallah et leur a demandé d’imposer le calme en Cisjordanie ».

En effet, le rôle de l’Autorité palestinienne au cours des années s’est réduit à verser des salaires et à garantir le calme. Alors que le budget de l’Autorité palestinienne est insuffisant pour répondre aux besoins économiques des Palestiniens, perdre sa capacité à assurer « le calme » signifierait simplement que disparaîtraient les raisons pour lesquelles elle a été fondée et financée avec le consentement d’Israël et le soutien des États-Unis tout au long des deux dernières décennies. Cela signifie également que les Palestiniens sont complètement livrés eux-mêmes, de la même façon que Bil’in a été laissé seul, défendant tous ses oliviers et chaque dunum de ses terres face à des colons armés et face aux soldats.

Et comme Bil’in, le reste de la communauté palestinienne devra définir sa propre stratégie, indépendante de toutes les promesses non tenues, d’un inexistant « processus de paix » et des proclamations internationales.

La bataille à laquelle les Palestiniens font face aujourd’hui est plus difficile que jamais. Combattre l’ennemi de l’extérieur exige aussi de vaincre l’ennemi de l’intérieur. La bataille de Bil’in n’est pas encore victorieuse, malgré le fait qu’un tribunal israélien ait décidé de restituer une partie des terres aux villageois tout en cédant le reste aux colons.

Mais ce que Bil’in a démontré, c’est que si un seul village est capable de soutenir une lutte pour ses droits tout au long des années qu’il a fallu à Burnat pour tourner son film, alors la société palestinienne dans son ensemble est également capable de supporter une telle bataille. Et si Bil’in l’a fait sans le consentement ni la bénédiction de l’Autorité palestinienne, ni de toute autre faction, les Palestiniens peuvent aussi gagner leur indépendance collectivement.

À la fin de 5 caméras brisées nous apprenons que Emad Burnat a acquis une sixième caméra, ce qui est non seulement un témoignage de la résilience de cet agriculteur palestinien et père de quatre enfants, mais aussi une indication claire que la lutte de Bil’in n’est pas terminée, comme n’est pas terminée la grande lutte qui finira par unir tous les Palestiniens.

* Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est un journaliste international et le directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Mon père était un combattant de la liberté : L’histoire vraie de Gaza (Pluto Press, London), peut être acheté sur Amazon.com. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Fnac.com

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5 mars 2013 - The Palestine Chronicle - Vous pouvez consulter cet article à :
http://palestinechronicle.com/chang...
Traduction : Info-Palestine.eu - Claude Zurbach


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