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Le crime d’être né Palestinien

vendredi 13 avril 2007 - 23h:54

Anna Baltzer - The Electronic Intifada

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Il y a presque deux semaines, mon ami Daoud, professeur d’anglais au lycée de Ku-fr’Ain, m’a appelée, au bord des larmes, pour me raconter comment on l’a bloqué au checkpoint d’Atara - ce qui a coûté la vie à son fils âgé de six mois.

Peu de temps après minuit le 8 mars 2007, son bébé a commencé à éprouver des difficultés respiratoires. Ses parents ont rapidement pris un taxi pour l’amener à l’hôpital le plus proche à Ramallah, où ils espéraient le mettre sous respiration artificielle, ce qui l’avait aidé dans le passé à récupérer pendant des périodes respiratoires difficiles. Alors que la famille se précipitait de leur ville palestinienne en Cisjordanie à leur hôpital palestinien en Cisjordanie, ils ont été arrêtés au checkpoint d’Atara, où un soldat israélien a demandé au père, à la mère, et au chauffeur, leurs cartes d’identité. Daoud a expliqué au soldat que son fils avait un besoin urgent de soins médicaux mais le soldat a insisté pour vérifier d’abord les trois identités, processus qui prend généralement quelques minutes.

La voiture de Daoud était la seule voiture au checkpoint au milieu de la nuit, pourtant le soldat a retenu les trois cartes d’identité pendant plus de vingt minutes alors que Daoud et son épouse commençaient à pleurer, le priant de les laisser passer. Après quinze minutes, la bouche du bébé de Daoud a commencé à déborder de liquide et mon ami a supplié le soldat de les laisser passer parce que son fils se mourrait. Au lieu de cela, le soldat a exigé de faire une recherche sur la voiture après avoir vérifié les identités. A 1h 05 du matin, Khalid, le fils de Daoud Fakaah âgé de six mois rendit l’âme au checkpoint de Atara. Après avoir terminé son contrôle sur la voiture, le soldat a pointé sa lampe-torche sur le visage de l’enfant mort et, réalisant ce qui était arrivé, il a finalement rendu les trois pièces d’identité et autorisé la famille en deuil à passer.

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Daoud Fakaah, père du petit Khalid mort au checkpoint d’Atara à l’âge de 6 mois.

Checkpoints et pièces d’identité. Retenez bien ces mots. N’importe quelle victime ou témoin de l’Apartheid peut raconter des douzaines d’histoires d’horreur comme celle qui est arrivée à la famille Daoud. L’Afrique du Sud a utilisé un système semblable pendant l’époque de l’Apartheid, c’était les « Pass Laws » ou règlements de circula-tion qui permettaient au gouvernement sud-africain de contrôler les mouvements des Africains noirs. Les noirs devaient avoir des documents personnels d’identification qui exigeaient d’être cachetés par le gouvernement pour que leurs porteurs puissent se déplacer dans leur propre pays. De même, les Palestiniens de Cisjordanie sont tenus d’avoir des cartes d’identification délivrées par les autorités israéliennes et qui indiquent quels secteurs, quelles routes, et quels lieux saints sont ou ne sont pas accessibles. Les Pass Laws ont permis à la police sud-africaine d’arrêter des noirs à volonté. De même, les forces israéliennes d’occupation emploient des cartes d’identification non seulement pour surveiller les mouvements des Palestiniens, mais aussi pour justifier les détentions et les arrestations arbitraires fréquentes dans l’impunité générale. Les résidents juifs de Cisjordanie (comme tous les Israéliens juifs) ont d’autres cartes d’identification, qui indiquent leur nationalité « juive », et leur accordent la permission automatique pour accéder aux routes modernes et à presque tous les lieux saints, routes et lieux saints interdits à la plupart des Palestiniens.

Il y a aujourd’hui 47 ans, le 21 mars 1960, des centaines d’Africains noirs du sud se sont rassemblés à Sharpsville en Afrique du Sud et ils ont marché ensemble pour protester contre le système raciste et déshumanisant des Pass Laws. Les forces de police de l’afrique du Sud contrôlés par les Blancs ont tiré sur cette foule désarmée tuant au moins 67 personnes et blessant presque trois fois plus dont des hommes, des femmes ou des enfants. Les témoins disent que la plupart des personnes qui ont reçu des balles, les ont reçu dans le dos pendant qu’elles fuyaient.

Presque cinquante ans après le massacre de Sharpsville, les Pass Laws continuent à être la plaie des oppprimés. Journellement, je rencontre des Palestiniens de Cisjordanie qui vivent sans permis ni cartes d’identification, soit parce qu’Israël ne leur a jamais permis de vivre sur leur terre, soit parce que les soldats ou la police ont confisqué leurs cartes d’identité pour les punir ou seulement pour harceler. J’ai récemment interviewé la famille d’Ibrahim, un étudiant vétérinaire de 20 ans qui a été arrêté il y a trois ans pour le crime de ne pas avoir une carte d’identification délivrée par les autorités israéliennes. Les parents d’Ibrahim sont nés et ont grandi en Cisjordanie où ils possédent une terre dans leur petit village de Fara’ata, où je les ai interviewés. En 1966, nouvellement mariés, le couple est parti au Koweit où ils ont commencé à travailler. L’année d’après, Israël a occupé la Cisjordanie et peu de temps après, il a lancé un recensement. Tous les Palestiniens qui n’étaient pas présents au moment du recensement (étudiants à l’étranger, en visite familiale ou absent pour tout autre motif) sont devenus de facto des réfugiés. Israël, le nouvel occupant, a dépouillé les parents d’Ibrahim et des centaines de milliers d’autres Pa-lestiniens de leur droit de retourner dans leurs leurs maisons et dans leur terre, et il a efficacement ouvert la Cisjordanie à la colonisation par tous les juifs qui voulaient y venir.

La stratégie du recensement d’Israël de 1967 ressemble comme une goutte d’eau à la loi sur les propriétaires absents qu’Israël a utilisée après les expulsions de 1948. Selon Passia, la loi « définit « un absent » comme une personne qui « à tout moment » dans la période entre le 29 novembre 1947 et le 1er septembre 1948, « était dans n’importe quelle partie de la terre d’Israël qui est en dehors du territoire d’Israël (soit donc la Cisjordanie ou la bande de Gaza) ou dans d’autres états arabes ». La loi stipule que la propriété d’un tel absent sera transférée au Conservateur de la propriété des Absents, sans possibilité d’appel ou de compensation. À partir de là, au moyen d’une autre loi, la propriété a été transférée, de sorte qu’efficacement la propriété des réfugiés palestiniens de 1948 (et également une partie de la propriété des Palestiniens qui sont maintenant les citoyens d’Israël) a été transférée à l’Etat d’Israël. » À ce jour, les fonds nationaux juifs (JNF), qui ont hérité d’une grande partie de la terre des réfugiés, ajoutés à la propriété de l’Etat recouvrent 93% environ de la terre d’Israël. Cette terre est exclusivement réservée aux personnes juives et elle est presque impossible à obtenir pour les citoyens palestiniens d’Israël ou les vrais propriétaires de la terre eux-mêmes : les réfugiés des années 1947-1948.

Quand je dis 93% « de la terre d’Israël, » j’entends le territoire israélien dans les frontières de 1967 à la différence du texte de la loi 1950 sur la propriété de l’absent qui définit « la terre d’Israël » comme la palestine historique y compris la Cisjordanie et bande de Gaza. C’était bien longtemps avant 1967, mais deux décennies d’occupation plus tard, la situation est similaire entre les deux territoires sans que cela ne soit une grande surprise.

À ce jour, les Palestiniens comme les parents d’Ibrahim qui étaient au mauvais endroit avec l’occupation des territoires en 1967 et le recensement (ainsi que leurs enfants) peuvent se voir appliquer ce que le ministère de l’intérieur appelle la « réunification familiale » pour pouvoir résider légalement dans leurs propres maisons et villages. Passia écrit, « la décision d’accorder ou ne pas accorder cette réunification reste au final à la discrétion du ministre de l’intérieur, qui n’est pas obligé de justifier son refus. En mai 2002, Israël a suspendu le traitement des demandes de réunification familiale entre les citoyens palestiniens d’Israël et les Palestiniens de Cisjordanie et Gaza pour empêcher ces derniers d’acquérir la citoyenneté israélienne, arguant du fait que la croissance de la population non-juive d’Israël due à la réunification des familles était une menace « au caractère juif » de l’Etat d’Israël. »

Les demandes de réunification familiale concernant les palestiniens non citoyens d’Israël ont également été gelées l’année dernière après l’élection du Hamas, y compris les réclamations d’Ibrahim et de sa famille. La famille est revenue légalement en Cisjordanie en 1998 avec les accords d’Oslo qui ont prévu l’édification d’un Etat palestinien mais qui en final ont accéléré l’occupation et la colonisation des territoires faisant qu’Ibrahim, ses parents et ses cinq enfants ont beaucoup moins de droits que les résidents palestiniens en Cisjordanie. Bien que l’autorité palesti-nienne et le DCO ont accordé à la famille d’Ibrahim la possibilité de vivre dans son village (et même de bénéficier de l’éducation et de la santé), cette famille n’a toujours pas reçu la permission de séjourner des autorités israéliennes.

Ibrahim a commencé des études vétérinaires à l’université d’An-Najah en 2000, mais il a dû aller et venir par les collines de Nablus puisque les soldats des checkpoints ne lui ont jamais permis d’entrer dans la ville sans carte d’identification. Le 23 mars 2004, au cours du dernier semestre de son diplôme, l’armée israélienne l’a arrêté à l’intérieur de Naplouse sur son chemin de l’école vétérinaire et elle l’a mis en prison. Ce vendredi marque exactement le troisième anniversaire depuis qu’Ibrahim âgé maintenant de 23 ans est en prison, son seul crime qu’il n’avait pas une carte d’identité délivrée par les autorités israéliennes.

La première année, Israël a emprisonné Ibrahim en Cisjordanie, mais les deux dernières années, il a été maintenu en Israël, ce qui est une violation du droit international parce que les autorités occupantes ne doivent pas maintenir des prisonniers et des détenus de la population occupée en territoire de la puissance occupante, en raison de la façon dont elle limite sévèrement leurs droits. En effet, la politique d’Israël de detenir généralement des Palestiniens en Israël signifie que leurs familles ne peuvent pas souvent leur rendre visite sans permis d’entrer en Israël, et elles ne peuvent pas même avoir un avocat palestinien puisque les avocats de Cisjordanie et Gaza n’ont pas des permis pour pratiquer le droit en Israël. Le père d’Ibrahim, par exemple, est un avocat mais il ne peut rien faire pour aider son fils sans identification, encore moins avoir un permis israélien pour pratiquer le droit. Puisqu’il est retourné du Koweit où il a travaillé en tant que berger, puisqu’il ne peut pas sans risque aller n’importe où en dehors de son village sans identification.

La situation d’Ibrahim est plus mauvaise que la plupart des détenus. Puisque les membres de sa famille n’ont aucune carte d’identification ils ne peuvent même pas deman-der d’entrer en Israël pour lui rendre visite. Même la soeur d’Ibrahim, qui a obtenu une carte d’identification grâce à son mariage (quand Israël accordait parfois la résidence par le mariage), ne peut pas rendre visite à son frère puisqu’il est impossible de démontrer en Israël sa relation avec une personne sans identification officielle.

Sa mère, Hanan, tenant ma main dans les siennes, une fois l’interview terminé, m’a dit : « personne dans la famille n’a vu Ibrahim depuis deux ans. Je lui envoie des cadeaux et je reçois des nouvelles par l’intermédiaire de la mère d’un autre détenu de Cisjordanie qui est dans la même prison, c’est une amie qui obtient de temps en temps la permission d’Israël de rendre visite à son fils. Ibrahim n’est même pas autorisé à téléphoner. » Hanan a commencé à pleurer. « Il est la première personne à qui je pense en me levant le matin et la dernière personne à qui je pense en me cou-chant. Je ne peux pas supporter l’idée qu’il soit en prison, peut-être pour le reste de sa vie, en sachant ce qu’il doit souffrir et sachant que je peux ne faire rien pour l’aider. Il n’a fait rien mal. Son seulement crime est qu’il est né Palesti-nien. »

Hanan a six enfants au total, trois ont décidé de s’établir en Jordanie, où ils pourraient bénéficier de la citoyenneté (les Palestiniens de Cisjordanie avant 1967 avaient des cartes jordaniennes d’identification), et Hanan ne les a pas vus en neuf ans. Elle a encore pleuré pendant qu’elle me disait qu’elle avait de petits-enfants, des beaux-fils et des belles-filles qu’elle n’a jamais rencontrés. Même si elle demandait la citoyenneté jordanienne maintenant, elle ne pourrait pas l’obtenir parce qu ?elle est restée trop longtemps hors de Jordanie. Et les membres de sa famille qui sont retournés pour réclamer leur terre et les droits en Cisjordanie sont maintenant apatrides, comme tant de millions d’autres réfugiés palestiniens dans la Diaspora.

En souvenir des événements tragiques du massacre Sharpsville en 1960, l’ONU a déclaré le 21 mai journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale, demandant aux pays membres dans le monde de redoubler d’efforts pour combattre tous les types de discrimination ethnique. Pourtant en Israël, membre des Nations Unies, l’appartenance ethnique détermine toujours la nationalité (il n’y a aucune nationalité israélienne : Les Palestiniens sont des « Arabes, » les juifs sont des « juifs »), les ressources et les droits de propriété sur la terre reviennent en propre au JNF et l’Etat d’Israël. Il y a des lois discriminatoires séparant les familles palestiniennes en Israël, la menace de retirer la citoyenneté israélienne aux Palestiniens et la faculté de médecine de l’université de Tel Aviv vient juste de mettre en avant de nouvelles règles pour écarter les étudiants arabes prétendant aux études médicales.

Dans le reste de la prétendue « terre d’Israël, » la discrimination ethnique est beaucoup plus grave, allant des routes réservées aux juifs aux systèmes légaux de discrimination. Je sais qu’Israël dira : c’est seulement de l’autodéfense. Jusqu’à un certain point, cela peut se comprendre : si Israël veut contrôler les territoires qu’il occupe depuis plus de deux tiers du temps de son histoire, et s’il veut rester un Etat exclusivement formé de juifs et en même temps un Etat démocratique, il doit trouver le moyen de créer une majorité juive sur une bande de terre dans laquelle la majorité des habitants ne seront pas juifs. Il y a plusieurs solutions possibles : soit un trnsfert forcé comme celui qui a été réalisé avec succès en 1948, et qui est actuellement préconisé par le ministre israélien Avigdor Lieberman, soit l’emprisonnement de masse (déjà plus de 10.000 Palestiniens croupissent dans les geôles israéliennes comme je l’ai écrit), soit un génocide... soit l’Apartheid. Les solutions de rechange les plus humaines telles que le retrait aux frontières de 1967 ou de devenir un Etat de tous les citoyens ne sont même pas sur la table des négociations.

L’Apartheid et la ségrégation ont échoué en Afrique du Sud et aux Etats-Unis et ils échoueront en Israël et en Palestine. Le nationalisme ethnocentrique a échoué en Allemagne nazie et il échouera dans l’Israël sioniste. Mais en attendant que cela se fasse, les Ibrahim et les bébés Khalid de la Palestine comptent sur vous et sur moi pour faire quelque chose, dire quelque chose, puisqu’eux, ne peuvent pas le faire. Le silence est complicité. Nous ne pouvons pas attendre que les choses s’aggravent encore plus. Le nettoyage et la ségrégation ethniques ont déjà trop duré.

Anna Baltzer est une volontaire du International Women’s Peace Service en Cisjordanie. Elle est l’auteure du livre « Témoin en Palestine : Journal d’une femme juive américaine dans les Territoires occupés. »
Pour des informations sur ses écrits, son travail de photographe, ses DVD et ses prises de parole, voir son site Web.

Anna Baltzer - The Electronic Intifada, le 25 mars 2007
Traduit de l’anglais par D. Hachilif

Par la même auteure :
- Invasion de Naplouse : résistance, hypocrisie et morts en sursis
- Invasion de Naplouse : maisons et esprits sous occupation
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