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Fausses victoires et vraies défaites

mercredi 12 décembre 2012 - 06h:00

Ramzy Baroud

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Un petit groupe d’étudiants affiliés en grande partie à des organisations palestiniennes de gauche, a défilé dans les rues de la petite ville de Birzeit près de Ramallah, un jour de l’été de 1993. C’était un rassemblement politique inattendu et spontané.

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Manifestation à Ramallah, après le vote aux Nations Unies - Photo : AFP

Ils dénonçaient ce qu’ils interprétaient comme un abandon des droits fondamentaux des Palestiniens, en échange de retours sans consistance : une autonomie régie par quelques institutions palestiniennes, de futures négociations sans aucune garantie d’aboutissement et une reconnaissance sans contenu ni implications, de l’Organisation pour la Libération de la Palestine par Israël.

La manifestation organisée à la hâte avait été provoquée par l’annonce qu’un accord - « la Déclaration de principes sur des dispositions intérimaires pour une autonomie » - avait été conclu à Oslo et qu’une cérémonie officielle de signature serait bientôt organisée à la Maison Blanche.

L’accord avait déjà les prémisses de ce qui promettait n’être qu’une vaste plaisanterie consistant simplement à remettre sur le tapis une version israélo-américaine de l’idée d’autonomie - par opposition à une véritable indépendance. Beaucoup de stratagèmes du même genre avaient été déployés dans le passé, mais vertement dénoncés par le peuple palestinien et ses dirigeants.

Mais cette fois-ci, c’est la direction palestinienne elle-même qui fit de son mieux pour faire passer ses échecs antérieurs pour des triomphes de la cause nationale.
Intentionnellement, lors de tentatives israélo-américaines similaires pour miner les droits des Palestiniens - par exemple, le Plan de Roger, Camp David, Les Ligues de Village et compagnie... - la direction du Fatah (c’est-à-dire Yasser Arafat) parla de victoires morales exceptionnelles aux proportions historiques. Beaucoup de Palestiniens célébrèrent alors « la paix des braves ».

Ils dansèrent dans les rues et fêtèrent Arafat et ses seconds comme des libérateurs. Ceux qui avaient des doutes dirent que « c’était un pas dans la bonne direction, » que la reconnaissance par Israël des combattants de la liberté d’hier était un succès inégalé, qui serait bientôt couronné par un État indépendant. En effet, le drapeau palestinien était finalement légalisé par Israël... Il n’y avait plus d’autorisation à exiger ni de peine d’emprisonnement pour les contrevenants qui insistaient à le brandir.

Pourtant, quelques étudiants de Birzeit n’étaient pas convaincus. Ceux qui s’opposaient à cet accord tordu étaient toutefois incapables d’unir leurs efforts pour organiser même une simple manifestation. Le Hamas organisa son propre rassemblement et les militants d’extrême-gauche organisèrent le leur (ces derniers étant à peine une trentaine).

Je m’étais joint aux militants d’extrême-gauche, en partie par solidarité à cause de leur petit nombre, mais principalement parce qu’ils utilisaient un vocabulaire dans lequel je pouvait me reconnaître. Il n’y avait aucun slogan vraiment marquant et, pour tout dire aucune véritable compréhension de ce qui avait transpiré, parce que, après tout, Oslo avait été enveloppé de secret. (Le défunt négociateur en chef palestinien à Madrid, le Dr. Haidar Abdul Shafi m’avait dit plus tard dans une entrevue avoir été informé sur Oslo par le poste-radio de son hôtel, alors que lui-même et quelques intellectuels et d’universitaires palestiniens négociaient toujours et dans le plus grand sérieux un accord pour une paix équitable, avant d’être totalement mis sur la touche par Arafat, Mahmoud Abbas et quelques autres.)

Après ce jour fatidique et depuis presque deux décennies, les Palestiniens se sont retrouvés à devoir survivre dans un paysage de plus en plus impitoyable, coupés les uns des autres et encerclés par un système gigantesque et sans cesse croissant de colonies juives, de routes réservées aux seuls Juifs, de déviations et zones de sécurité militaires israéliennes - une réalité bien pire que celle qui prévalait avant que les accords d’Oslo ne soit signés en 1993.

Plus de 42 pour cent de la Cisjordanie ont été depuis totalement consacrés à ce système de colonisation ininterrompue et de vol terres sur une base quotidienne. Le soi-disant « Mur de séparation » israélien dévore sa part de terres cultivables palestiniennes.

Entre le Mur, Jérusalem, la vallée du Jourdain, les nombreuses colonies, les zones interdites et les routes réservées et racistes, les Palestiniens confinés sous une occupation totalement illégale survivent à présent dans un système qui est semblable, sinon pire par certains côtés, que les anciens Bantoustans d’Afrique du Sud, lesquels étaient exclusivement réservés aux Africains noirs.

Cependant, ce ne sont pas les vices d’Oslo qui doivent en priorité être considérés, mais le phénomène dangereux de brandir des initiatives politiques - en particulier celles qui n’apportent aucun espoir - comme des victoires symboliques, des victoires morales et autres succès imaginaires qui ne se traduisent jamais en gains réels sur le terrain.

Ils ont été à nouveau des milliers, en Cisjordanie et à Gaza, à danser dans les rues, célébrant une nouvelle « victoire » remportée par l’Autorité nationale palestinienne [ANP] aux Nations Unies. La Palestine est devenue un « pays associé ».

Le projet de résolution voté par l’Assemblé générale des Nations Unies concrétise ce que beaucoup perçoivent comme un moment historique, gagné grâce à avec une majorité écrasante des membres de l’Assemblée : 138 votes pour, neuf contre et 41 abstentions.

Naturellement, il y a des raisons de s’autoriser un minimum de satisfaction – et certainement pas grâce à ceux-là même qui protègent les intérêts israéliens dans les Territoires Occupés depuis toutes ces années. Il est simplement réconfortant d’être le témoin de cette démonstration à l’échelle de la planète, de solidarité avec la lutte palestinienne, laquelle a toujours existé, même si éclipsée par les futiles « entretiens de paix » et l’hégémonie des États-Unis sur tous les conflits au Moyen-Orient.

Par ailleurs, l’appui que la « Palestine » a obtenu à l’ONU doit encourager, pour dire le moins, la plupart des Palestiniens. Le soutien manifesté en premier par les alliés traditionnels de la Palestine (la majeure partie de l’humanité, à quelques exceptions près) indique que le poids des États-Unis, le chantage et la propagande israélo-américaine étaient finalement de peu d’effet.

Mais ceci ne devrait pas être interprété comme un changement réel dans le comportement de l’ANP, qui reste dépourvue de légitimité juridique, politique et particulièrement de légitimité morale parmi les Palestiniens qui souhaitent une réelle direction pour gagner leur liberté, et non pas remporter de simples victoires symboliques.

En fait, depuis la fin des années 70, quand les États-Unis en même temps que ses relais au Moyen-Orient, ont commencé à reconnaître la direction de l’OLP, il y eut victoire symbolique sur victoire symbolique. Quand Arafat apparut comme « l’homme fort » de l’OLP - un indice important pour les spécialistes américains en politique étrangère - une mascarade longue de dix ans a débuté.

Grâce à l’appui reçu au sommet de la Ligue Arabe à Rabat en octobre 1974 - qui accorda à l’OLP ce titre toujours assez opaque « de représentant légitime et unique du peuple palestinien », Arafat fut invité à s’exprimer devant l’Assemblée générale des Nations Unies.

Malgré la ferveur qui accompagna cette manifestation, alors nouvelle, d’une solidarité à l’échelle mondiale, le vocabulaire d’Arafat exprima un écart par rapport à ce qui jusque là avait été perçu par les pouvoirs occidentaux comme un discours politique radical avec d’irréalistes ambitions territoriales.

L’accession à une certaine tolérance en faveur de l’OLP sur la scène internationale se concrétisa par son admission à l’ONU comme « entité non-étatique » avec un statut d’observateur le 22 novembre 1974. La guerre et l’invasion du Liban par les Israéliens en 1982 eurent pour but avoué de détruire l’OLP et d’étouffer sa légitimité croissante au niveau régional comme international.

En privant l’OLP d’une base territoriale - dans ce cas le Liban - les dirigeants israéliens calculèrent que cette organisation s’effondrerait entièrement ou capitulerait politiquement. Affaiblie, mais non effacée de la carte, l’OLP d’après la guerre du Liban devint une entité différente de celle qu’elle était avant 1982.

La résistance armée n’était plus une option sur la table, du moins pas en termes pratiques. Un tel changement convint parfaitement à certains pays arabes. Quelques années après, Arafat et le Fatah géraient une nouvelle réalité depuis leurs sièges en Tunisie.

Le paysage politique changeait énormément en Palestine. Un soulèvement populaire (l’Intifada) éclata en 1987 et tout à fait spontanément une direction locale apparut dans tous les territoires occupés. Des mouvements également importants et nouveaux émergèrent en dehors du cadre contraignant et traditionnel de l’OLP. Un de ces mouvement était le Hamas, qui se développa en taille et en pertinence politique d’une façon qui aurait été considérée comme impossible auparavant.

Cette réalité tira la sonnette d’’alarme aux États-Unis, en Israël et naturellement, dans la direction traditionnelle de l’OLP. Il y avait assez de droits acquis pour atteindre un « compromis ». Ceci signifia naturellement plus de concessions de la part de la direction palestinienne en échange d’une certaine récompense symbolique venue des Américains.

Deux événements majeurs marquent cette étape politique en 1988 : le 15 novembre, le Conseil National de l’OLP [PNC] proclama un État Palestinien depuis Alger et à peine deux semaines plus tard, l’ambassadeur américain en Tunisie, Robert H. Pelletreau Jr., fut désigné comme l’interlocuteur américain dont la mission était d’établir des contacts avec l’OLP. Bien que les États-Unis aient officiellement condamné l’initiative d’Arafat, ils étaient en réalité satisfaits de voir que la déclaration symbolique était accompagnée de concessions politiques importantes.

Ces événements étaient le vrai préambule aux Accords d’Oslo signés quelques années plus tard. Depuis lors, les Palestiniens n’ont rien gagné, hormis des victoires symboliques, dont celle de 1988 quand l’Assemblé générale des Nations Unies « reconnut » la proclamation d’Alger. Il y eut à cette occasion un vote pour remplacer la référence à « l’Organisation pour la Libération de la Palestine » par celle de « la Palestine ». D’autres succès symboliques suivirent.

Tandis que la manifestation des étudiants de Birzeit semblait insuffisamment préparée et pas très claire dans ses objectifs, ces hommes et femmes devraient se retrouver satisfaits du fait qu’ils n’ont pas chanté et n’ont pas dansé, alors que leur projet national était sur le point d’être méthodiquement foulé aux pieds par Israël et la direction palestinienne. Il est étrange de constater à quel point des victoires « symboliques » et « morales » peuvent à travers les années produire d’incontestables défaites.

* Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est un journaliste international et le directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Mon père était un combattant de la liberté : L’histoire vraie de Gaza (Pluto Press, London), peut être acheté sur Amazon.com. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Fnac.com

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5 décembre 2012 - Palestine Chronicle - Vous pouvez consulter cet article à :
http://palestinechronicle.com/of-sy...
Traduction : Info-Palestine.eu - Claude Zurbach


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