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Isoler les Gazaouis a aidé à les diaboliser plus facilement

jeudi 14 juin 2012 - 06h:24

Amira Hass - The Guardian

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Séparer les Israéliens et les Palestiniens a rompu les liens entre nous, rendant les Gazaouis plus faciles à cibler dans la presse israélienne

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Une Palestinienne contemple la « barrière de sécurité » israélienne dans le village cisjordanien de Macha (Photo : Jamal Aruri/AFP)

La dernière chose que les Israéliens attendent des Gazaouis, c’est un solide sens de l’humour et de l’auto-ironie. C’est certainement vrai aujourd’hui, où on parle d’eux presque exclusivement via les hyperboles des commentateurs militaires, qui sautent frénétiquement d’une discussion sur la menace iranienne au danger que pose à l’Etat d’Israël, puissance militaire mondiale, cette minuscule enclave surpeuplée, paupérisée et assiégée.

Mais ce sens de l’humour se perd également dans la victimisation des comptes-rendus de la presse palestinienne ou des déclarations militantes d’orateurs masqués et de politiciens sous-fifres du Hamas, tout ce qui fait le maigre ordinaire des médias israéliens.

Aujourd’hui nous devons faire un effort pour comprendre des histoires telles que l’anecdote suivante qui m’a été relayée par le militant du Fatah Abou Moustafa. Il y a trente ans, Moustafa était torturé par un interrogateur israélien. « Vous avez sans doute un double salaire » lança Moustafa à l’énorme interrogateur qui piétinait son dos et lui tordait les bras. « Comment ça ? » dit l’Israélien surpris. A cause de votre poids » dit Moustafa, luttant contre la douleur. Selon ce petit homme mince et timide, l’interrogateur éclata de rire, fut incapable de poursuivre son boulot et quitta la pièce. Moustafa voulait-il adoucir son propre souvenir de la torture en partageant cette histoire avec moi, ou son humour avait-t-il effectivement atteint celui qui le tourmentait ?

Il y a seulement 25 ans, les relations entre Gazaouis et Israéliens étaient très différentes. A cette époque, les Gazaouis étaient un vivier de travailleurs bon marché et ils étaient nombreux dans les rues des villes israéliennes - on les trouvait dans chaque restaurant, atelier de vêtements, garage et chantier de construction. Comment les voyaient les Israéliens ordinaires ? Etaient-ils des ombres tout juste fonctionnelles qui disparaissaient le soir dans leurs baraquements-dortoirs ? Des fantômes jetables ? Des sauvages ? Des Oncle Tom ?

En 1991 Israël imposa la fermeture - une politique trop peu discutée de restriction de la mobilité des Palestiniens, particulièrement à Gaza, qui devint graduellement la simple réalité d’une entité séparée, coupée, telle qu’elle existe aujourd’hui.

C’est en 1990 que commença mon « histoire d’amour » professionnelle avec Gaza. Je me rendis compte de la pauvreté et de l’inexactitude des descriptions. Feu mon père, un Israélien peu typique, conclut en entendant mes compte-rendus : « Bien sûr ! Un peuple qui se rebelle est un peuple beau ». Un zeste de romantisme auto-conscient de sa part, mais aussi une réaction contre l’attitude générale. C’était seulement le premier soulèvement populaire. Les Gazaouis, jusqu’alors un groupe sans visage, commencèrent à acquérir le tire générique de « terroristes » auprès des Israéliens.

Mais dès avant 1991, en dépit de l’exploitation généralisée de travailleurs de Gaza, les interactions quotidiennes entre eux et les employeurs israéliens étaient rarement représentées dans les médias. Tragiquement, c’est pendant et après l’attaque sur Gaza de l’hiver 2008-2009 que j’eus une autre réminiscence de ces liens passés. Un forgeron qui se hâtait de mettre à son matériel à l’abri fut touché par un missile israélien. Huit personnes, dont ses fils qui étaient en train de charger le matériel sur un camion, avaient été prises pour cible par des officiers de l’armée qui déchiffraient les enregistrements filmés par le drone d’inspection et qui interprétèrent faussement les objets allongés comme étant des « missiles grad » et non les bonbonnes d’oxygène qu’ils étaient en réalité (une erreur mortelle commune, d’ailleurs, durant l’attaque). J’avais l’impossible tâche d’interviewer cet homme brisé, par téléphone, un ou deux jours après. Il passa rapidement au hébreu, évoquant le partenaire d’affaires israélien avec qui il avait travaillé pendant des années. « Parlez-lui, il confirmera que je ne suis pas un terroriste ». Il me dit aussi que cet ex-partenaire d’affaires lui avait envoyé de l’argent après l’attaque. Mais quand j’appelai l’homme israélien, il refusa de me parler, parce que « il ne parle pas avec des traîtres ».

Lorsque je suis entrée dans Gaza quelques jours après la fin de l’attaque, je les ai entendus chaque jour, ces gens assez âgés pour avoir travaillé en Israël, et dont les champs, les maisons et les ateliers venaient d’être détruits : ils me parlaient chaudement de leurs ex-employeurs et partenaires d’affaires israéliens qui venaient de les appeler, inquiets de leur détresse.

Mais l’étonnement plaisant avec lequel mes jeunes éditeurs ont accueilli ce genre d’histoires me dit, une fois de plus, combien la stricte politique de séparation porte ses fruits. Sans la moindre trace subsistant de ces rencontres humaines ordinaires (depuis 2006, même les journalistes israéliens sont interdits d’entrée), les Gazaouis sont devenus des créatures abstraites, quasi des extra-terrestres. Dans ces conditions, il est tellement plus facile pour les autorités et pour certains organes de presse de stéréotyper et de diaboliser. Cela se base sur des scènes télévisées brutales et clinquantes et cela rend les jeux vidéo guerriers israéliens, mais avec tirs réels, tellement plus faciles.

*Amira Hass est l’auteure de Boire la mer à Gaza, La Fabrique, 2001 et de Correspondante à Ramallah : 1997-2003, La Fabrique, 2004.
Elle écrit dans Ha’aretz (où cet article est initialement paru).

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Adresse courriel d’Amira Hass : amira@haaretz.co.il

8 juin 2012 - The Guardian - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.guardian.co.uk/commentis...
Traduction : Info-Palestine.net - Marie Meert


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