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Le mouvement Hamas et les Frères musulmans : un retour aux sources ?

dimanche 15 janvier 2012 - 06h:21

Ramzy Baroud

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Il y avait indubitablement un soupçon de triomphe dans les commentaires formulés par Ismaïl Haniyeh, Premier ministre du gouvernement élu du Hamas à Gaza, lorsqu’il a été accueilli par Mohammed Badie, guide suprême des Frères musulmans d’Egypte.

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Le dirigeant du Hamas et Premier ministre du gouvernement élu de Gaza, Ismaïl Haniyeh (à d.) embrasse la tête de Mohamed Badie, chef de file Frères musulmans égyptiens avant leur réunion au siège du mouvement au Caire, le 26 décembre 2012 - Photo extraite de : http://themuslim.ca

Les deux dirigeants ont déclaré ce qui était attendu d’eux dans en telles circonstances. Haniyeh a affirmé que « la présence de son mouvement avec la Fraternité menace l’entité israélienne », et Badie a réaffirmé l’engagement de la Fraternité « sur les questions de libération, et avant tout la question palestinienne » (agences MENA et AP, le 26 décembre).

Il est très révélateur que la première visite officielle d’Haniyeh en dehors de Gaza en tant que Premier ministre se soit faite au siège des Frères musulmans d’Egypte dans le quartier Moqattam au Caire. Il a fait connaître son message - la résistance contre l’occupation israélienne, l’unité nationale avec son rival le Fatah, et la main tendue aux pays musulmans - puis il a repris sa tournée régionale.

Depuis 2006, le Hamas a tenté, mais en grande partie en vain, de gagner le soutien des gouvernements des pays à majorité musulmane. La solidarité musulmane a été la pierre de touche de la politique étrangère du Hamas qui voulait ainsi diminuer la dépendance politique et financière palestinienne vis-à-vis des États-Unis et d’autres gouvernements occidentaux. Cette stratégie a échoué car, comme il s’est avéré, le levier financier et politique américain est trop puissant et à trop longue porté pour qu’un mouvement relativement modeste comme le Hamas puisse le défier à lui seul. Mais, comme Haniyeh l’a lui-même rappelé, les temps sont en train de changer.

Lors des premier et second tours des élections égyptiennes, le nouvellement créé Parti de la Justice et de la Liberté, une émanation de la Fraternité, a remporté plus de 35% des voix. Ce succès électoral est loin d’être un fait isolé. L’organisation islamique Nahda, qui a formé le premier gouvernement post-révolutionnaire en Tunisie, a remporté plus de 40% des voix en octobre dernier. Le Parti de la Justice et du Développement a remporté au Maroc les élections de novembre, et l’orientation islamique du nouveau système politique en Libye est trop visible. Il y a aussi des traces de l’influence politique islamique dans d’autres pays de la région.

La réforme du paysage politique dans la région arabe a fait apparaître de nouvelles polarisations, sinon des conclusions se voulant effrayantes. Eyal Eisenberg, chef d’état-major de l’armée israélienne (front interne) a été l’un des premiers en Israël à parler de ces développements en se référant à un printemps arabe qui se transformerait en un « hiver islamique radical ». Il a déclaré : « Ce qui nous amène à la conclusion que sous ce processus à long terme, la probabilité d’une guerre tous azimuts ne cesse de croître » (Arutz Sheva, 5 septembre).

Cependant, ce qui inquiète vraiment Israël n’est pas la radicalisation des sociétés musulmanes, mais la montée d’un Islam politique qui reprenne un discours politique et rationnel. Ce discours est une menace pour Israël, car il pourrait rallier beaucoup d’Arabes autour d’un programme politique cohérent, et repositionner la Palestine une fois de plus au c ?ur de ce que beaucoup d’intellectuels musulmans appellent « le réveil islamique ».

Peur israélienne mise de côté, les Etats-Unis - principal bienfaiteur d’Israël - devront trouver des moyens de coexister avec le nouvel environnement politique. D’autres gouvernements occidentaux « vont devoir s’adapter à un changement de pouvoir, qu’ils ont longtemps cherché à éviter », écrivent Roula Khalaf et Heba Saleh dans le Financial Times (28 décembre).

Pour Israël, cependant, ces changements dans la politique régionale se révéleront intolérables. Ce n’est pas le parti Nahda de Tunisie qui préoccupe le plus Israël, bien sûr, mais c’est le Hamas. C’est en partie ce qui a conduit Haniyeh à s’aventurer hors de Gaza. Alors que les Etats-Unis espèrent contrôler, ou au mieux gére, la montée des partis islamiques, le Hamas vise à assurer une position de premier plan pour la Palestine - tel que vu à travers le prisme du mouvement islamique - dans le nouveau paysage politique de la région.

Il y a peu de doute que l’arrivée du Hamas sur la scène politique en 2006 et les nombreuses tentatives ultérieures pour l’isoler et le détruire vont inspirer de nouveaux partis islamiques dans différents pays arabes. La capacité du Hamas pour survivre a certainement impressionné les nouveaux hommes politiques musulmans en Egypte et ailleurs. Avec les premiers fruits de la révolution égyptienne cueillis par les partis islamiques, le Hamas est prudemment en train d’évoluer. Le Hamas est un « mouvement jihadiste de la Fraternité avec un visage palestinien », a déclaré Haniyeh au Caire.

Un rapide regard sur les racines du mouvement des Frères musulmans en Palestine montre que Haniyeh exagérait à peine. Après que la Société des Frères musulmans ait été fondée à Ismailiyya en Egypte en 1928 par Hassan al-Banna et quelques autres, elle a rapidement trouvé dans la Palestine un cri de ralliement pour unir les Musulmans à travers toute la région. Le premier lien entre le mouvement et la Palestine s’est formé en 1935, quand Abd al-Rahman al-Banna (le frère du fondateur) a visité la Palestine et a rencontré le Mufti de Jérusalem, Haj Amin al-Husseini.

La Fraternité est devenue visible lors de la révolte de 1936, alors qu’elle transmettait le message palestinien avec une tonalité islamique à destination du reste du monde arabe. La cause de la Palestine est rapidement devenue la mission centrale et la vocation de la Fraternité, Hassan al-Banna s’occupant lui-même du nouvellement créé Comité central et général pour l’aide en Palestine.

De plus, en avril 1948, alors que la plupart des gouvernements arabes tardaient à participer à la défense de la Palestine, les Frères musulmans ont déployé trois bataillons de volontaires. Les estimations du nombre de Frères volontaires en Palestine pendant la guerre et la Nakba qui a suivi varient, mais Hassan al-Banna à lui-même noté, en mars 1948, que le mouvement comptait environ 1500 volontaires.

Les relations entre la Fraternité et la Palestine ont connu des hauts et des bas, mais n’ont jamais été complètement rompues. Même avant que le Hamas soit officiellement fondé en 1987, le mouvement a fonctionné sous différents formes, toutes directement affiliées à la Fraternité égyptienne.

La récente réunion au Caire entre Haniyeh et Badie pourrait être analysée dans ce contexte historique, y voyant une réunion sanctionnant un succès et ouvrant la voie à une nouvelle coordination. Cela pourrait être le début d’un rajeunissement de la relation de la Fraternité avec la Palestine, et donner une plus grande influence politique au Hamas - après des années d’isolement et en dépit de la tourmente politique actuelle dans la région.

Bien sûr, les défis du Hamas sont nombreux et ne font qu’augmenter. Les premiers de ces défis sont l’escalade violente d’Israël contre Gaza et la pression incessante des Etats-Unis. Pourtant, il est prévisible que le message et les perspectives politiques du Hamas continueront de chercher un équilibre entre l’exception que représente la Palestine et le cadre plus intégré arabe et islamique.

En s’aventurant hors de Gaza, Ismaïl Haniyeh espère élargir l’influence du mouvement islamique palestinien en Égypte et au-delà - revendiquant ainsi ce que le Hamas avait autrefois appelé « la profondeur stratégique » de la cause palestinienne. Bien que ces initiatives aient échoué à atteindre leurs objectifs en 2006, 2012 est une autre année...

Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est un journaliste international et le directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Mon père était un combattant de la liberté : L’histoire vraie de Gaza (Pluto Press, London), peut être acheté sur Amazon.com.

Du même auteur :

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5 janvier 2012 - The Palestine Chronicle - Vous pouvez consulter cet article à :
http://palestinechronicle.com/view_...
Traduction : Info-Palestine - al-Mukhtar


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