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Tunisie : analyse de la victoire du parti Al-Nahda

mardi 8 novembre 2011 - 07h:03

Karem Yehia

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Avec une majorité écrasante, Al-Nahda vient de remporter les élections en Tunisie. Cependant, la joie pour ces résultats ne fait pas l’unanimité, écrit Karem Yehia.

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Al-Nahda et son dirigeant Al-Ghannushi, ont obtenu 90 sièges dans l’assemblée constituante ce qui représente 41,47% des voix - Photo : Reuters

En Tunisie, le terme « militant » n’a pas la connotation négative connue au Levant et même en Egypte. Cette partie du monde arabe utilise ce terme pour désigner les gauchistes et les nationalistes arabes, tandis qu’en Tunisie, un « militant » peut être un Islamiste, un gauchiste, un nationaliste Arabe ou un membre de l’opposition. C’est pourquoi, il ne faudrait pas s’étonner lorsque quelqu’un se fait désigner comme militant islamiste ou militant du parti d’Al-Nahda.

D’autre part, il est important de comprendre la position des adversaires politiques de ces islamistes et leurs sentiments. En réalité, les « laïcistes » comme on les appelait n’ont jamais nié l’identité islamique de la Tunisie. De ce fait, être un citoyen Tunisien signifie être Musulman en vertu de divers aspects dont l’histoire, la position géographique et le profil démographique qui font que 98% de la population est Musulmane.

Et ce n’est pas tout, à présent, il est devenu évident dans la conscience collective du peuple tunisien que le fait d’affirmer le caractère « patriote » et « Tunisien » veut absolument dire être un « Musulman ». Tout cela en dépit des séquelles physiques et culturelles héritées de 75 ans de règne de la France, terminé par la déclaration d’indépendance de la Tunisie en 1956, et par opposition à une minorité française et italienne « principalement chrétienne » qui constituait un demi million de l’ensemble des habitants, estimés à 3,5 millions du temps de l’indépendance.

A la lumière des éléments précités, il s’avère fondamental de garder ces considérations à l’esprit lorsque nous tentons de répondre à une question cruciale sur l’actualité en Tunisie, ainsi que dans le reste du monde Arabe. Il faut essayer de comprendre pourquoi Al-Nahda, un parti islamiste, a-t-il pu remporter les premières élections démocratiques à l’ère du « Printemps Arabe’ » ?

Je suis donc parti à la rencontre des Tunisiens pour essayer de répondre à cette question. En interrogeant des gens ordinaires, j’ai eu constamment droit à la même réplique. La plupart de ces individus reconnaissent avoir, sans l’ombre d’une hésitation, donné leurs voix au parti islamiste. Ils se sont empressés d’ajouter qu’autrefois, ils n’avaient jamais été des partisans ou des militants d’Al Ittijah Al-Islami (La Tendance Islamique), le Mouvement clandestin et hors-la-loi fondé en 1981 par Rashed Al-Ghannushi. Aujourd’hui, du moment que la Tunisie est un pays Musulman, ils ont voté pour Al-Nahda pour qu’il puisse « rétablir l’Islam dans le pays ».

Cependant, en se promenant dans les villes et les cités de la Tunisie, plusieurs aspects physiques apparents viennent contredire ce raisonnement. En effet, les Mosquées sont construites un peu partout et de leurs minarets retentissent les appels à la prière, cinq fois par jour. D’ailleurs, même le président déchu, Ben Ali, qui a constamment été accusé de s’attaquer à l’Islam et aux islamistes, se prêtait au jeu religieux ou s’arrangeait pour que la religion joue en sa faveur. Son autobiographie officielle a été réécrite tout à fait au début de son accession au pouvoir. Elle déclare que Ben Ali était né « entre les quatre murs de la Mosquée de Sidi Makhlouf », un des hommes saints les plus vénérés en Tunisie, et dont le tombeau se trouve à l’intérieur de la Mosquée.

Et Ben Ali ne fut pas le premier puisque même son prédécesseur, le président Al-Habib Bourguiba aurait tenté de jouer sur les sentiments religieux. Quelques observateurs avaient mis l’accent et suspecté sa réputation laïciste en cherchant à savoir si, par hasard, il ne représentait pas la version arabe du modèle turc de l’époque, en l’occurrence Atatürk.

En vérité, peu de gens en Tunisie savent que Bourguiba était l’hôte des Frères Musulmans, et qu’il a résidé dans le quartier cairote de Helmiya Gadida de 1945 à 1949, c’est-à-dire au plus fort de la popularité et de l’influence politique du fondateur du mouvement, Hassan Al-Banna.

De retour en terre tunisienne, les étrangers et les observateurs arrivés dans ce pays auraient sans doute eu l’impression que le parti d’Al-Nahda est plus soutenu par les classes pauvre et ouvrière que par les gens les plus aisés et l’élite intellectuelle qui s’y opposent.

A ce titre, je me suis entretenu avec Al-Hadi Bulleid, professeur de droit constitutionnel à l’Université de Tunis et figure largement respectée dans l’échiquier idéologique et politique du pays. Il réfute cela catégoriquement en expliquant : « Si vous prenez le cas de l’Algérie, par exemple, vous trouverez une élite qui est attachée à la France et à sa culture. Chez nous, par contre, il existe des gens qui ont effectué des études en France mais tout comme d’autres qui ont poursuivi des études aux Etats-Unis, rien de plus ».

Il poursuit : « Le secret du succès du parti d’Al-Nahda réside dans le message qu’il a véhiculé en démontrant qu’il travaillait pour la classe populaire en agissant, en même temps, sur un front plus élargi en faveur du mouvement national et nationaliste arabe, pas seulement islamiste. Toutefois, il serait erroné de croire que ce parti fut le seul à essayer d’attirer la classe ouvrière et à chercher à unir les nationalistes arabes et islamiques. Il faut savoir qu’en Tunisie, tel qu’énoncé dans la Fédération Générale du Travail, il existe depuis très longtemps un mouvement de gauche et syndical. Ce mouvement, faut-il le rappeler a longuement endossé ces rôles politiques dont les actions lui ont coûté très cher durant l’ère de la tyrannie ».

Ainsi, selon le point de vue de Bulleid, l’une des principales raisons qui ont mené à un tel résultat positif des votes en faveur d’Al-Nahda réside dans le fait que ce parti était dans le collimateur du régime Ben Ali, ciblé constamment dans un état policier instauré par le président déchu.

En parallèle, et à travers sa refonte, le parti s’est présenté aux Tunisiens comme étant en harmonie avec le legs de Bourguiba et le mouvement de réforme moderniste. En d’autres termes, le parti ne s’oppose pas au droit des femmes à demander le divorce, à l’interdiction de la polygamie ou autres propositions qui ont été introduites dans la loi sur le statut personnel de 1959.

Il semblerait donc que le parti vainqueur s’est rendu compte, comme l’a expliqué Bulleid, que « Le Tunisien moyen est un Musulman modéré qui aime profiter de la vie et qui aspire au progrès et à tout type de libertés individuelle et civile qui existent en Europe, même s’il se définit comme partisan d’un Islam politique ».

Cependant, ce point de vue ne fait pas l’unanimité chez tous les Tunisiens. En quittant le bureau de vote de l’école Tareq Bin Ziad, située dans le quartier Tadamun au c ?ur de la ville d’Ariana (à 15 km de la capitale) j’ai été interpellé par un jeune gentleman barbu. Ali Al-Bajawi, vendeur de sandwichs dans une charrette m’a lancé, non sans dissimuler sa colère : »Vous êtes venu pour la couverture des élections ? C’est l’hérésie ».

Devant ces propos, j’ai demandé plus d’explications, alors, il a répondu : « Le peuple tunisien aspire à l’application de la loi de Dieu, et non pas à la démocratie. Ceux qui ont organisé ces élections cherchent à instaurer un système gouverné par le peuple et non pas suivant les commandements de Dieu. Par contre, ce sont les pauvres gens et les chômeurs qui veulent que s’applique la loi du Tout Puissant ».

Interrogé sur l’idée qu’il se fait sur le parti d’Al-Nahda, sa colère monta d’un cran. A ce propos, il a avoué : »Al-Ghannoushi s’est écarté de son parcours initial, c’est pourquoi nous pensons que c’est un hérétique. Il court après une constitution qui n’est autre que le déni de la loi Divine et de la domination de Dieu ».
Il apparait donc évident que Al-Bajawi a boycotté les premières élections tunisiennes depuis la chute de Ben Ali qui avait mis en place un régime où les gens comme mon interlocuteur n’osaient pas faire pousser leurs barbes, ni y songer.

Je me suis ensuite demandé le nombre des Salafistes comme lui en Tunisie. Il a affirmé que leur nombre dépasse les trois millions, sur une population estimée à environ 10.5 millions, dont un million vivant à l’étranger.

Dans ce contexte, la militante syndicaliste Had Al-Zein Hamami avance des chiffres beaucoup plus modérés où elle soutient que leur nombre ne peut dépasser quelques centaines. Pour appuyer ses dires, elle cite un exemple récent qu’a connu la rue tunisienne. En effet, « il y a deux semaines de cela, les Salafistes avaient organisé leur plus grande manifestation qui soit. Leurs partisans avaient afflué des quatre coins du pays vers la capitale pour venir exprimer leur colère et leur protestation devant le siège de la chaine satellite Nessma. Cette dernière avait projeté un film qui personnifie Dieu. Ce jour là, leur nombre pouvait à peine atteindre quelques centaines et la plupart sont rentrés dans leurs patelins après la manifestation ».

J’ai réussi également à recueillir l’analyse de Mohamed Abdou, avocat de renom et opposant de Ben Ali, connu pour avoir écrit un article où il dresse une comparaison entre l’ancien président tunisien et l’ancien premier ministre israélien Ariel Sharon. Il a donc fait remarquer que le parti d’al-Nahda adopte un discours libéral car il connait la nature du peuple tunisien. Toutefois, il ne cache pas son scepticisme envers le parti et affirme appartenir à ceux qui critiquent l’ambiguïté autour de quelques questions comme l’état civil, la source de la législation et les droits des femmes.

D’ailleurs, il avoue avoir été furieux en apprenant les débordements commis par le parti en transgressant les lois électorales le jour des élections. En effet, le parti avait distribué de l’argent et des cadeaux aux électeurs et avait poursuivi sa campagne de propagande. Mais son péché capital demeure sans doute sa promesse non tenue quant à la non implication des mosquées dans la campagne et la propagande.

Ceci étant, lorsqu’une personne de la stature d’Abdou formule de pareilles critiques c’est qu’elles véhiculent un sens important et un poids considérable. En fait, cette personne est le numéro 2 du CPR (Le Congrès pour la République), dirigé par Al-Moncef Al-Marzouqi, allié électoral d’Al-Nahda. A présent, il semble qu’il participerait à un gouvernement de coalition, puisqu’il est classé deuxième au terme des élections.

Mais en allant au fond des choses, il existerait une autre raison qui pousse la plupart des Tunisiens, notamment la classe intellectuelle, à donner leurs voix pour le parti d’Al-Nahda. En fait, ces tunisiens, même s’ils pensent qu’ils n’appartiennent pas aux Islamistes de Tunisie (même ce dernier doit encore faire ses preuves), ils ne cachent pas leur admiration pour le « Modèle Turc Erdogan ».

Dans cette optique, Kamel Ben Younes, Directeur d’Ibn Rushd, Centre Nord-Africain des Etudes Maghrébines affirme que « La Tunisie est attirée par le modèle Turc », devenu, pour diverses raisons le seul choix pour les islamistes modérés comme Al-Nahda. L’une de ces raisons, sinon la plus imposante, concerne l’économie du pays qui repose principalement sur le secteur du tourisme, ainsi que ses liens étroits avec l’Occident.

Il est aussi probable que la position des Etats-Unis, de la France et de l’Union Européenne, affichant leur accord pour la participation des Islamistes d’Al-Nahda au sein d’un gouvernement ait joué un rôle important dans l’atténuation des craintes des électeurs. A vrai dire, il n’y a eu aucun signe qui indique que cette confiance ait été mal placée.

Et justement, peu de temps avant le scrutin, la presse tunisienne avait rapporté que des centres de décisions en Occident accepteraient les résultats des élections quel que soit le parti vainqueur. Dans ce contexte, dans une interview accordée à Al Ahram Weekly il y a deux semaines, Cheikh Al-Ghannoushi a déclaré avoir reçu des officiels américains et européens suffisamment de garanties pour que son parti soit reconnu sur la scène internationale.

Quand je lui ai demandé quelle était sa position par rapport au volet économique, Al Ghannoushi a répondu que son parti est engagé dans une économie de marché en harmonie avec la responsabilité sociale. Par ailleurs, une source proche du leader d’Al-Nahda a informé Al Ahram Weekly que durant les deux mois qui ont suivi l’ouverture du siège du parti, situé dans le centre ville huppé, dans la rue Kheir Al-Din Pasha, des délégations étrangères, particulièrement des Etats-Unis et d’Europe, s’y sont constamment rendues.

Quant à l’analyse d’Al-Zein Hamami, la militante syndicaliste livre un pronostic moins optimiste au sujet de la victoire du parti d’al-Nahda et de l’avenir de la révolution tunisienne. Elle explique que la révolution a été amorcée et menée contre la tyrannie, pour la justice sociale, mais qu’elle a été détournée en faveur de l’option libérale. Même les islamistes d’Al-Nahda se présentent au monde comme étant des libéraux.

Après un moment de silence, elle poursuit : « Oui, ce sont des militants. Mais où étaient-ils lorsque la révolution a été déclenchée sans qu’aucun slogan islamique ne se fasse entendre ? Et même bien avant, où étaient-ils lorsque nous menions notre résistance contre une dictature ancrée dans les différents aspects politiques et sociaux du quotidien ? Je ne suis pas en train d’insinuer qu’ils n’avaient pas été, eux aussi, victimes de la répression, mais je dis cela parce qu’ils cherchent à renverser le gouvernement dans le seul but de s’emparer du pouvoir. Et entre nous, ils n’avaient pas été les seuls à souffrir de la répression et de l’emprisonnement ».

Ainsi, je lui ai demandé : « Mais comment se fait-il qu’ils ont réussi maintenant à gagner la confiance du peuple et de tous ces électeurs ? »

Elle a répondu : « Leur popularité est due au manque de culture politique, de la pauvreté et de leurs activités philanthropiques. Toutefois, le facteur important est qu’ils ont réussi à mettre en place un paravent à travers lequel ils ont pu tromper le public en laissant croire qu’ils étaient modérés et modernistes, et ils ont déboursé des sommes colossales qui sentaient les pétrodollars des régimes Arabes conservateurs ».

La militante syndicaliste a fini par donner une raison pour expliquer la victoire écrasante du parti d’Al-Nahda et qui, ma foi, semblerait être la plus plausible. En effet, la Fédération du Travail s’est retirée de la scène politique en abandonnant son rôle historique consistant à faire l’équilibre avec le gouvernement et le régime. C’est pourquoi, les hommes d’Al-Gannoushi ont profité de ce fossé et se sont empressés à le combler et à remplir le vide.

27 octobre 2011 - Al Ahram Weekly - Vous pouvez consulter cet article à :
http://weekly.ahram.org.eg/2011/107...
Traduction de l’anglais : Niha


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