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L’échange de prisonniers : Pourquoi maintenant ?

lundi 31 octobre 2011 - 07h:07

Saleh Al-Naami - Al Ahram Weekly

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Pour certains l’absence de Moubarak a supprimé un obstacle à la libération de Shalit ; pour d’autres, la libération de Shalit supprime un obstacle à l’attaque de l’Iran par Israël.
Saleh Al-Naami, depuis Gaza.

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Le retour des prisonniers a donné lieu à des scènes profondément émouvantes - Photo : Lazar Simeonov/Al Jazeera

Un habitant de la ville de Gaza m’a dit qu’il ne pouvait en croire ses yeux. La famille Yamen, dont les membres appartiennent tous au Fatah, vient juste de mettre un drapeau vert du Hamas sur le toit de sa maison. La décision de changer le drapeau a été prise à l’unanimité par tous les membres de la famille à l’instant où ils ont appris que le jeune Mohamed Yamen, qui servait une peine de prison à vie dans une prison israélienne pour avoir tué un soldat de l’occupation lors d’une confrontation armée, serait parmi les prisonniers qui devaient être libérés selon l’accord d’échange de prisonniers conclu entre le Hamas et Israël.

C’est la mère de Mohamed qui a suggéré de faire flotter le drapeau du Hamas ; elle a expliqué qu’en capturant le soldat Gilad Shalit, le Hamas avait réussi à faire ce que le Fatah n’avait pas réussi à faire pendant 16 années de négociations "inutiles". "Nous avons l’impression d’être redevenu un peuple dont les membres se soucient à nouveau les uns des autres. Sans cet accord, mon fils serait mort en prison et son père et moi serions morts sans avoir pu le serrer dans nos bras une dernière fois."

La famille Yamen n’a pas été la seule a mettre un drapeau vert ; de nombreuses familles dont les membres appartiennent à d’autres organisations similaires ont montré leur gratitude pour le Hamas de la même manière. Il règne une atmosphère de fête dans les rues de Gaza. Dans les rues et les contre-allées on rencontre beaucoup des groupes de gens qui vont féliciter les familles dont les fils sont sur la liste des prisonniers qui vont être libérés. Des groupes de jeunes gens installent des décorations dans les rues.

Des enfants distribuent des bonbons aux passants. Des voitures équipées de porte voix diffusent des chants populaires et patriotiques. Les familles et les amis consacrent tout leur temps à préparer le retour à la maison de ceux qu’ils aiment. Salah Ayyad a refusé de prendre une seconde de repos samedi avant d’avoir réussi à convaincre une équipe de peintres d’abandonner temporairement son chantier pour venir remettre à neuf l’appartement de son frère dans le village de Zuweida au coeur de la bande de Gaza. Son frère Hamed fait partie des centaines de prisonniers qui doivent être libérés au milieu de la semaine prochaine. Il avait été condamné à la prison à vie et a déjà passé 14 ans dans la prison israélienne de Shatta. Il a aujourd’hui 36 ans. Sa famille espère qu’il va maintenant pouvoir se marier et élever une famille.

Beaucoup de membres des familles des prisonniers qui habitent à l’étranger ont décidé de revenir à Gaza pour participer aux célébrations de bienvenue, une décision facilitée par la réouverture du passage de Rafah. Des familles ont repoussé des événements pour attendre le retour des prisonniers. Un des fils de la famille Muslih devait se marier jeudi dernier mais le mariage a été repoussé d’une semaine pour que Ahmed Muslih —qui doit être libéré— puisse y participer.

Il y a des Gazaouis pour qui l’échange de prisonniers a une signification particulière. Parmi les prisonniers qui vont être libérés, le plus important est peut-être Yehia Al-Sinwar, un homme de 51 condamné à quatre peines de prison à vie. La veille de la première Intifada, Al-Sinwar a créé l’appareil de sécurité du Hamas qu’il a appelé Majd (la gloire). En 1989, il a été condamné par un tribunal militaire israélien pour le meurtre de trois soldats israéliens et un agent des services secrets. Du côté israélien comme palestinien on reconnaît qu’il était un leader très charismatique doué d’une autorité naturelle. En prison il était le leader des prisonniers du Hamas et même s’il passait de longues périodes à l’isolement, il continuait à avoir de l’influence sur les prisonniers politiques.

Sa force de caractères est aussi attestée par le fait qu’il a été cité par des responsables successifs des services secrets israéliens comme étant un des Palestiniens qui leur avait fait la plus forte impression tant par ses activités opérationnelles que par son comportement pendant les interrogatoires et sa détention. Une des raisons pour lesquelles le vice-premier ministre israélien Moshe Yaalon n’était pas d’accord avec l’accord d’échange de prisonniers quant il a été présenté au cabinet mardi, était que la liste incluait Al-Sinwar qui était pour lui "le plus dangereux esprit" de la résistance.

Le gouvernement de Gaza dirigé par Ismail Haniyeh, a annoncé la formation d’un comité pour préparer le retour des prisonniers, veiller aux conditions de leur libération et les loger. Le vice-premier ministre, Mohammed Awad, a dit dans une conférence de presse que le comité se préoccupait particulièrement des prisonniers dont les familles vivaient en Cisjordanie. "Nous ne voulons pas qu’un prisonnier libéré trouve à Gaza des conditions de vie différentes de celles qu’il aurait chez lui," a-t-il dit. Il a ajouté qu’il y aurait deux étapes dans le processus d’accueil. D’abord on hébergera ceux qui reviennent dans des hôtels ou des établissements de ce genre. Puis dans la seconde étape, on leur donnera une résidence définitive. Gaza doit recevoir 165 prisonniers qui sont originaires de Cisjordanie. On pense que leurs familles pourront les rejoindre plus tard. Awad a ajouté que son gouvernement avait préparé les sommes nécessaires pour que ceux qui reviennent soient confortablement installés.

Mais qu’est-ce qui a rendu possible l’échange de prisonniers étant donné le fossé apparemment infranchissable qui séparait encore dernièrement les deux camps ? Les observateurs en Israël pensent que le fait que les Israéliens aient échoué à libérer Shalit par des moyens militaires a forcé le premier ministre Binyamin Netanyahou à revenir sur son refus originel de relâcher des prisonniers condamnés pour avoir tué des soldats et des colons israéliens. Cette hypothèse est confirmée par Yoram Cohen, le chef du Shin Bet (sécurité générale), qui a dit qu’Israël n’avait pas réussi à obtenir des renseignements qui auraient permis de libérer Shalit, et d’ailleurs, selon des officiels militaires fiables, aucune information n’aurait pu garantir que Shalit soit libéré vivant.

Selon le ministre des services secrets, Dan Meridor, les dirigeants israéliens craignaient que les changements rapides au sein du monde arabe dus à la vague des révolutions démocratiques ne rendent impossible la libération de Shalit. Il a ajouté qu’Israël avait compris que l’Egypte était le pivot de l’accord et avait des incertitudes sur la longévité du gouvernement actuel. Tel Aviv craint que, suite aux élections législatives et présidentielles qui vont avoir lieu en Egypte, un gouvernement ouvertement hostile à Israël ne soit formé, gouvernement qui n’aurait aucun intérêt à négocier avec le Hamas la libération de Shalit.

Amnun Abramovitch, le commentateur de la chaîne 2 israélienne, a une analyse très différente. La fin de l’ère Moubarak a favorisé la libération de Shalit, selon lui. Citant des leaders de l’armée et des services secrets à l’appui, il explique que le régime de Moubarak, représenté par l’ancien chef des services secrets, Omar Suleiman, n’était pas enclin à négocier un accord parce qu’il pensait qu’un tel accord renforcerait le Hamas, ce que le régime de Moubarak voulait à tous prix éviter. Par ailleurs, toujours selon lui, les officiels israéliens savaient que Shalit et sa famille bénéficiaient de la sympathie du public israélien et ils craignaient que si la captivité du soldat perdurait indéfiniment, cela ne démotive les jeunes israéliens de s’engager dans les unités de combat israéliennes.

D’un autre côté, un certain nombre d’analystes sont convaincus que l’enthousiasme de Netanyahou et Ehud Barak pour l’échange est dû principalement à leur désir d’attaquer l’Iran. Pour cela il est nécessaire de régler les problèmes en suspens, le cas de Shalit n’étant pas un des moindres car une attaque israélienne de l’Iran rendrait sa libération plus improbable que jamais.

L’objection à l’accord sur l’échange des prisonniers la plus fréquente en Israël était que cet accord augmenterait la popularité du Hamas et causerait du tort au président palestinien Mahmoud Abbas. Les commentateurs israéliens soulignent que, en dépit du timing, l’approbation du cabinet israélien de l’accord d’échange n’était pas une vengeance contre Abbas pour avoir sollicité auprès de l’ONU la reconnaissance de l’état palestinien. Selon eux ce n’est pas dans l’intérêt d’Israël de nuire à Abbas étant donné qu’il est opposé à la résistance armée et même à la résistance populaire qui constitue une menace pour Israël.

Plusieurs suggestions ont été faites en Israël pour remédier au dommage que l’accord causerait au président palestinien. Une d’entre elles était de relâcher un autre contingent de prisonniers palestiniens de telle manière que cela donne du prestige à Abbas. Cependant, bien que cette suggestion ait été soutenue par des personnalités médiatiques et par des généraux, il ne semble pas qu’elle ait été retenue par les officiels du gouvernement israélien.

L’échange arabe-israélien

L’accord pour échanger 1027 prisonniers palestiniens contre le soldat israélien capturé Gilad Shalit n’était pas le premier et ne sera pas le dernier.

Après la guerre de 1948, un échange de prisonniers a été conclu entre l’Egypte, la Jordanie, la Syrie et le Liban d’un côté et Israël de l’autre.

En 1954, les forces syriennes ont capturé cinq soldats israéliens qui étaient en mission secrète sur le plateau du Golan. Le corps de l’un d’entre eux a été rendu à Israël en 1955 et les quatre autres ont été rendus l’année suivante en échange de 41 prisonniers syriens.

En 1957, un accord important a été conclu entre l’Egypte et Israël grâce auquel 5500 Egyptiens et 4 soldats israéliens ont été libérés.

En 1968, un accord a été conclu entre l’Organisation de Libération de la Palestine et Israël par l’intermédiaire de la Croix Rouge après que des combattants du Front Populaire de Libération de la Palestine aient détourné un avion israélien et l’aient forcé à atterrir en Algérie. L’accord a permis de libérer 100 passagers en échange de 37 prisonniers palestiniens.

En 1983, Israël a libéré 4600 Arabes en échange de 6 soldats israéliens retenus au Liban.

En juin 1984, Israël a échangé 291 Syriens capturés au combat et les restes de 72 Syriens contre 6 Israéliens et 5 corps. Israël a aussi libéré 20 civils arabes arrêtés pour espionnage et délits contre la sécurité.

En mai 1985, Israël a relâché 1150 prisonniers arabes en échange de 3 soldats israéliens retenus par le Commandement Général du Front Populaire de Libération de la Palestine au Liban. Les négociations en vue de cet accord ont duré presque neuf mois.

En Juin juillet 1985, Israël a libéré 331 détenus libanais shiites. Les leaders shiites ont dit que leur liberté avait été obtenue en échange du retour des 39 passagers étrangers d’un avion de la compagnie américaine TWA détourné verts Beyrouth. Israël a nié qu’il y ait une connexion.

En juillet 1996, le Hizbollah et Israël ont conclu un accord négocié par l’Allemagne aux termes duquel les corps de 123 guérilleros ont été rendus au Liban en échange des restes de deux soldats israéliens.

Le Hizbollah a aussi libéré 17 combattants des milices du sud Liban soutenues par Israël qui en échange ont libéré 46 captifs libanais.

En janvier 2004, Israël a relâché 436 prisonniers palestiniens et libanais aux termes d’un accord conclu avec le Hizbollah en échange de Elhanan Tannenbaum, un homme d’affaire israélien et de trois soldats israéliens morts qui avaient été capturés alors qu’ils patrouillaient à la frontière en 2000.

En juillet 2008, en échange de cinq hommes, Israël a récupéré les corps de deux soldats capturés par le Hizbollah dans un raid aux frontières en 2006 qui a déclenché une guerre de 34 jours ave le groupe.

En octobre 2011, Israël a conclu un accord avec le Hamas aux termes duquel 1027 prisonniers palestiniens seraient échangés contre le soldat israélien Shalit qui a été capturé en juin 2006.

Du même auteur :

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20 octobre 2011 - Al Ahram Weekly - Vous pouvez consulter cet article à :
http://weekly.ahram.org.eg/2011/106...
Traduction : Dominique Muselet


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