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Une victoire pour Erdogan, mais nuancée

mercredi 15 juin 2011 - 05h:30

Marwan Bishara

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Le résultat de l’élection va tout de même gêner Erdogan dans son projet pour changer le visage de la Turquie, selon l’analyste politique éminent d’Al Jazeera, Marwan Bishara.

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M. Erdogan va chercher probablement à consolider la base politique de son parti au cours de son troisième mandat comme Premier ministre




L’éminent analyste politique d’Al Jazeera examine les répercussions de l’élection législative de Turquie qui octroie à Recep Tayyip Erdogan un troisième mandat de Premier ministre.

Quelle est l’importance de ce résultat ?

Cette élection était un référendum sur deux questions principales. L’une portait sur les réalisations du parti de la Justice et du Développement (AKP) au cours des quatre dernières années, et notamment dans le domaine économique.

L’autre était un référendum sur les modifications constitutionnelles de grande portée pour la réalisation desquelles le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan demandait mandat à la population, ou au moins de passer par le Parlement afin de les réaliser par référendum.

De toute évidence, la population turque lui a donné quelques points de plus pour marquer sa satisfaction sur la situation économique et les progrès que la Turquie a réalisés au cours de la dernière décennie.

Mais elle ne lui a pas donné la majorité des deux tiers, ni assez d’élus au Parlement pour lui permettre de soumettre son idée de nouvelle Turquie, laquelle passe par des modifications importantes de la constitution touchant au judiciaire, à l’armée, de même qu’à l’oppression des minorités, etc.

Aussi, je crois que l’AKP a quelque chose à fêter car il obtient un troisième mandat, mais sans aller à célébrer l’ouverture vers le changement du visage de la Turquie dans les années à venir.

Où Erdogan va-t-il mener le pays maintenant ?

Ce qu’il va faire maintenant, c’est consolider la base politique de son propre parti. Il va mettre l’accent sur le pragmatisme du parti et son engagement pour la diversité du nouvel État turc.

Nous allons le voir aussi promouvoir ses grands projets nationaux, tels l’ouverture d’un nouveau tunnel sous le Bosphore, les nouvelles villes industrielles, et les autres. Je pense donc qu’il y a d’importants projets nationaux structurels et stratégiques qu’il sera en mesure de faire adopter pendant son nouveau mandat.

Cela lui permettra de consolider ses succès de ces dix dernières années, et de mener la Turquie à un niveau où elle ne sera pas seulement un acteur régional, mais aussi, en tant que 17è puissance économique du monde, un acteur qui sera de plus en plus important sur la scène mondiale.

Quelles sont les implications de cette élection plus largement pour la région ?

Quelle que soit la politique arabe que l’AKP a pu conduire au cours de ces dix dernières années - notamment la politique du « zéro problème avec les voisins », et spécialement les relations d’État à État qui impliquaient une normalisation des relations avec les dictatures arabes -, il est clair que la prise de conscience arabe a bouleversé tout cela, et a mis un terme à la normalisation des relations de la Turquie avec ses voisins du sud.

Les Arabes ont vu la Turquie se décider rapidement en demandant à Hosni Moubarak de démissionner, mais ils l’ont vue aussi réagir avec beaucoup d’hésitation face à la politique sanglante de Mouammar Kadhafi en Lybie, et de Bashar al-Assad, en Syrie.

Manifestement, la Turquie a fait passer ses intérêts avant ses principes affichés. Elle a beaucoup déçu dans le monde arabe, en ce qu’elle n’a pas agi rapidement et catégoriquement pour condamner les dirigeants libyen et syrien, et ne leur a pas demandé de démissionner.

Maintenant, dans les derniers jours, nous avons vu Erdogan prendre une position plus proche de ses principes - peut-être un peu tard, mais mieux vaut tard que jamais. Mais il est évident que cela ne suffit pas pour dire que la Turquie a tourné une nouvelle page avec le monde arabe.

J’ai énormément discuté cette semaine avec le ministre des Affaires étrangères, Ahmed Davutoglu, à propos des relations de la Turquie avec le monde arabe.

Je pense qu’il faut nous attendre à une prise de position majeure de la Turquie en politique étrangère, ou à une déclaration, qui soulignera et clarifiera la future politique de la Turquie avec ses voisins, et qui fera comprendre clairement qu’elle change et qu’elle ne sera pas aux côtés de ceux qui négligent, ou qui résistent, au changement dans la région arabe.

Sur ces élections, voir aussi :

- Dynamisme turc, régression arabe de K.Selim, Le Quotidien d’Oran

Marwan Bishara est le principal analyste politique sur le Moyen-Orient pour Al-Jazeera ; écrivain et journaliste palestinien, il est également chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS, Paris) et enseignant à l’université américaine de Paris. Il a écrit : Palestine/Israël : la paix ou l’apartheid ? paru aux Editions La Découverte.

Du même auteur :

- Oussama : la fin d’un alibi
- La plus ancienne dictature du Moyen-Orient
- Tunisie : l’hypocrisie des pouvoirs occidentaux
- Quelle prochaine étape pour le processus de paix ?
- Israël est-il un handicap pour les USA ?
- Israël défend l’indéfendable
- La chaussure israélienne a visé Biden

12 juin 2011 - Al-Jazeera - traduction : JPP


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