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Chercher à comprendre : Oussama Bin Laden et la liesse des Américains

jeudi 5 mai 2011 - 03h:26

Sarah Hawas

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...ce que beaucoup d’Américains semblent célébrer aujourd’hui est un cycle vicieux de violence..

C’est un ami qui m’a appris ce matin la mort de Oussama Bin Laden. La nouvelle m’est complètement sortie de la tête et au début, je n’en ai pas pensé grand-chose. Bin Laden c’était du réchauffé, un alibi peu crédible, une mauvaise plaisanterie. Il se pouvait très bien qu’il ait été attrapé et tué il y a des années. Qu’est-ce que ça changeait ? Vraiment rien, pensais-je. J’ai fait mes courses et je me suis installée pour étudier et écrire. Ce n’est qu’en allumant la télévision pour écouter les nouvelles pendant le lunch que je me suis sentie obliger de prêter attention.

Les images prises devant la Maison-Blanche n’avaient rien à envier à un 4 juillet. Vu la manière dont les Américains ont fait la fête à Ground Zero, on aurait cru qu’ils venaient de faire leur propre révolution. Mais effectivement, entre le discours de Clinton et l’alerte de sécurité mondiale face aux représailles attendues de la part d’Al Qaïda, il s’agissait moins de célébrer la fin d’une époque que de renforcer la guerre contre le terrorisme, d’en étendre l’ampleur ainsi que d’accroître et d’intensifier la sécurisation racialisée. La bataille n’est pas terminée nous dit-on, et les missions dirigées par les USA dans un Afghanistan décapité et un Pakistan impuissant semblent seulement reconduire leur autorisation à rester et à poursuivre leur colonisation coûteuse ainsi que l’humiliation de ces pays et de leurs voisins.

L’idée de fêter la mort de qui que ce soit est répugnante. Mais s’il en est peut-être aujourd’hui qui pourraient pousser un soupir de soulagement en entendant (au moins) la capture d’Oussama Bin Laden (et la défaite symbolique présumée d’Al Qaïda, peu importe ce que cela signifie), ce sont les innombrables musulmans et Arabes dont la vie et la dignité ont été atteintes depuis le 11 septembre, directement ou indirectement, par ces actes atroces perpétrés au nom de la lutte contre l’impérialisme et la défense de l’Islam.

Si vous ne les voyez toutefois pas danser dans les rues aujourd’hui c’est parce qu’Al Qaïda a perdu toute pertinence depuis des années. Ces 10 dernières années, la guerre US contre le terrorisme a repris la fiction d’Oussama Bin Laden, transformant un vestige des alliances de la guerre froide en un alibi contemporain pour justifier l’invasion brutale et les missions sanglantes en Afghanistan et au Pakistan.

Ceux d’entre nous qui savent que l’Histoire n’a pas commencé le 11 septembre ont résisté à l’empiètement agressif et suffocant des éléments impérialistes et réactionnaire sur nos vies et nos identités, pour aboutir à l’actuel moment révolutionnaire : depuis la Tunisie, l’Égypte, la Libye, la Syrie, le Yémen, Bahreïn et le reste de la région, les Arabes, musulmans ou autres, se battent pour mettre fin aux régimes fantoches US en imposant leurs propres conditions. On ne peut s’empêcher de se demander quelle « victoire » les USA peuvent revendiquer avec le meurtre d’Oussama Bin Laden sur le sol pakistanais.

La victoire, dit-on, c’est que justice a été faite. Mais quelle justice et pour qui ? Les gouvernements de ce monde - à savoir le complexe militaro-industriel profiteur de la guerre globale, réserve des entreprises médiatiques - ont pressé sur la détente tuant Oussama Bin Laden juste à temps pour sauver la campagne pour la réélection d’Obama et pour étouffer la grande détresse d’un climat de plus en plus précaire baignant dans le dépouillement.

Avec cette injection d’opium patriotique (qui tient lieu de nationalisme aux USA), Obama prépare probablement le peuple américain à une autre décennie de guerre et il immobilise sans aucun doute le travailleur contribuable américain déjà paralysé, en lui tirant dans le pied.

Dans ce cinquième mois d’une année où soufflent jusqu’ici des vents révolutionnaires, les Américains se sont montrés solidaires avec la révolution égyptienne et les actuels soulèvements arabes ; bon nombre de ceux qui ont été inspirés par nos mouvements et brandissaient des pancartes proclamant « Marcher comme un Egyptien » dans le Wisconsin, sont peut-être en train de faire la fête à Ground Zero dans une manifestation bizarre de patriotisme et cela en dépit des 10 années qui nous ont laissé un Irak handicapé, un Afghanistan dévasté, et des victimes par millions, y compris des victimes américaines.

En fait, ce théâtre n’est pas un hommage aux victimes du 11 septembre (qu’elles reposent en paix) ni ne donne plus de sens à la vie des soldats décédés ou aux victimes des missions menées par les USA dans la région. C’est un hommage extatique à une machine de mort dans laquelle les seuls gagnants sont l’élite capitaliste mondiale : les entreprises d’armement, les appareils sécuritaires, les régimes criminels autoritaires (souvent sur le départ) et les nombreuses sociétés qui profitent des désastres.

Plus choquante que la fête à Ground Zero est la racialisation continue de ce qui constitue une vie humaine lamentable ; il faut la comparer aux fêtes similaires (chez les minorités) après le 11 septembre que l’on considérait comme la preuve d’une culture de mort essentiellement violente, tandis que des fêtes populaires célébrant un vain assassinat valorisent la "justice" fictive.

Oussama Bin Laden est un symbole, mais en fait ce que beaucoup d’Américains semblent célébrer aujourd’hui est un cycle vicieux de violence, une tradition historique dans laquelle les causes réelles ou inventées de toutes pièces peuvent prendre la préséance sur la dignité humaine collective et la valeur de la vie.

Cette foire aujourd’hui est une insulte avant tout aux victimes des attaques du 11 septembre. Ces victimes sont de toute évidence les seules à chanter le Star Spangled Banner et à célébrer le meurtre d’Oussama Bin Laden, totalement seules, parce que personne au monde ne s’en soucie, voire ne s’en souvient.

Si ces Américains fêtards devaient transformer leur peur et leur fascination pour la violence en une rage et un courage qui les poussent à occuper ces mêmes rues pour protester contre l’élite au pouvoir qui a profité de la perte et du chagrin du 11 septembre et protester contre les guerres qui s’en sont suivies, contre les intérêts commerciaux non démocratiques qui régissent leur vie, ils rencontreraient peut-être les bras tendus en un geste de solidarité par d’autres travailleurs ordinaires dans le monde.

3 mai 2011 - Cet article peut être consulté ici :
http://mondoweiss.net/2011/05/in-se...
Traduction : Anne-Marie Goossens


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