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Généraliser la Tunisie ... Contexte et Histoire

lundi 24 janvier 2011 - 07h:18

Ramzy Baroud

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Lorsqu’ils sont confrontés à des problèmes, la plupart des régimes autoritaires maintiennent une politique de rigidité alors que la réponse appropriée serait la flexibilité, la sagesse politique et les concessions.

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Manifestation devant le ministère de l’Intérieur à Tunis -
Photo : Reuters/Zoubeir Souissi

Cette politique permet aux dirigeants autoritaires de contrôler leur population pour servir les intérêts de quelques individus et d’élites politiques et militaires. Elle peut hâter leur chute, les peuples ne pouvant accepter d’être opprimés, contrôlés et sanctionnés au-delà d’un certain point.

Le président tunisien Zine al-Abidine Ben Ali, qui contrôlait sa population avec une main de fer depuis son accession au palais présidentiel en 1987, devait avoir franchi ce point. Il a été forcé de fuir le pays au milieu des cris de colère de milliers de Tunisiens, excédés de l’augmentation du chômage, de l’inflation galopante, de la corruption du gouvernement, de la répression violente et du manque de liberté politique.

Ces frustrations qui n’ont cessé d’augmenter ont conduit à d’incessantes manifestations à travers le pays. La répression gouvernementale qui s’en est suivie n’a fait que renforcer l’émotion générale au-delà de toute stratégie de contrôle des foules, et Ben Ali a été obligé de chercher refuge en dehors de son propre pays.

Le bouleversement que connait la Tunisie est certainement digne de tous les titres, commentaires dans les médias et déclarations officielles qu’il a suscités. Mais beaucoup de ces réactions contiennent des généralisations qui dissimulent les véritables attentes, n’améliorent pas une situation déjà difficile et conseillent des politiques peu judicieuses. En effet, la tempête politique actuelle, surnommée « Intifada de la jeunesse » et « Révolution de Jasmin », a inspiré de nombreuses interprétations.

Certains commentateurs souhaitent voir le soulèvement populaire comme un prélude à un phénomène essentiellement opposé aux régimes arabes et qui ira frapper ailleurs, tandis que d’autres le plaçait dans un contexte non-arabe, notant que les soulèvements populaires sont de plus en plus fréquents dans les pays qui luttent contre la hausse des prix des denrées alimentaires. Même al-Qaïda avait une opinion sur la situation, essayant de marquer des points pour trouver une place dans le vide politique qui menace.

De nombreux commentateurs ont mis l’accent sur l’identité arabe de la Tunisie pour établir des corrélations. Hadeel al-Shalchi de l’Associated Press, dans l’article intitulé « Le soulèvement en Tunisie apporte l’espoir d’un changement aux militants arabes », a présenté l’insurrection dans un contexte arabe. Rapportant du Caire, elle a parlé de l’optimisme croissant - parmi ceux qu’elle surnomme « les militants arabes » - que d’autres dirigeants arabes partagent le même sort que Ben Ali s’ils ne relâchent pas leur emprise sur le pouvoir. Hossam Bahgat est un de ces militants. Il a déclaré à l’Associated Press : « Je vis cela comme un pas de géant vers notre propre libération ... Ce qui est significatif sur la Tunisie, c’est que littéralement quelques jours avant, le régime semblait inébranlable, et puis finalement la démocratie s’est imposée sans qu’un seul Etat occidental ne lève le petit doigt. »

Certes, la Tunisie et l’Egypte sont des pays arabes avec de nombreuses similitudes, mais s’attendre à une répétition d’un scénario qui a été propre à la Tunisie et, implicitement, suggérer que les pays occidentaux servent à la promotion de la démocratie est illusoire, pour dire le moins.

Maintenant que Ben Ali a quitté la scène, les gouvernements occidentaux font prudemment la queue à la remorque du soulèvement tunisien, mais en étant loin de montrer le même enthousiasme que lors des manifestations iraniennes de juin 2009. Le ministre britannique des Affaires étrangères, William Hague, s’est contenter de dénoncer les troubles, appelant à la « retenue de tous les côtés ». Il a déclaré : « je condamne la violence et j’appelle les autorités tunisiennes à faire tout leur possible pour régler pacifiquement la situation. » Le président américain Barack Obama a dit de son côté : « j’exhorte toutes les parties à maintenir le calme et à éviter la violence, et je demande au gouvernement tunisien de respecter les droits de l’homme et d’organiser des élections libres et équitables dans un avenir proche. »

Clichés mis à part, les États-Unis et le Royaume-Uni doivent craindre les répercussions d’un soulèvement populaire dans une région si proche du centre des intérêts américano-britanniques au Moyen-Orient. Les deux pays font attention de ne pas paraître comme s’opposant à des réformes démocratiques, même s’ils sont pour cela obligés de renier leurs complices dans la région. Leurs réponses sont largement représentatives des réponses officielles de plusieurs capitales occidentales - les mêmes capitales qui avaient salué la Tunisie comme un modèle dans la façon dont les pays arabes peuvent contribuer à gagner la guerre contre le terrorisme.

Les titres des journaux ne doivent pas cacher le fait que que ni les États-Unis ni le Royaume-Uni n’avaient la Tunisie en point de mire à cause de l’absence de démocratie ou des violations des droits de l’homme. Ben Ali a été célébré comme une icône de modération, sans parler de sa position atypique sur le conflit israélo-palestinien.

Le régime autoritaire de Ben Ali n’était pas du genre de ceux qui suscitent beaucoup de critiques. C’était le genre considéré comme bénin qui laissait un petit espace pour une opposition laïque tout en sévissant contre tout groupe d’opposition islamique. Depuis 23 ans, cette pratique a été à peine problématique, car elle a servi les intérêts à la fois de Ben Ali et de diverses puissances occidentales. Les innombrables appels pour le respect des droits de l’homme émanant d’organisations locales et internationales restaient pour la plupart lettre morte. Washington et Londres ont rarement trouvé la situation pénible.

Maintenant que la lutte du peuple tunisien pour ses droits a pris un tournant marqué, beaucoup d’analystes éprouvent des difficultés à saisir le contexte particulier de cette question sans tomber dans des généralisations dangereuses. Les gouvernements occidentaux parlent à présent de la démocratie dans la région - comme s’ils en avaient jamais eu la véritable préoccupation, et les commentateurs font des supputations sur le régime suivant qui va tomber - comme si tous les pays arabes étaient une copie les uns des autres, et les blogueurs célèbrent une autre « révolution Twitter ».

Peut-être les généralisations rendent-elles les choses plus intéressantes. La Tunisie, après tout, est un petit pays, et la plupart des gens savent peu de choses sur elle à part que c’est une destination touristique bon marché - d’où la nécessité de le placer dans un contexte plus saisissant. Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) saisi l’opportunité en interprétant le soulèvement tunisien de façon unilatéral. Le chef de l’AQMI, Abou Moussab Abdul Wadud, a appelé au renversement des régimes « corrompus, criminels et tyranniques », à la fois en Tunisie et en Algérie, et il a appelé à l’application du droit d’al-Sharia. Cet appel a encouragé les commentateurs américains à avertir de l’islamisation possible de la Tunisie, et cela donnera probablement lieu à une intervention occidentale afin de s’assurer qu’un nouveau régime qualifié de « modéré » succède à celui qui vient de s’effondrer.

Il n’y a pas de mal à vouloir étendre une expérience populaire pour comprendre le monde et ses conflits dans son ensemble. Mais dans le cas de la Tunisie, il semblerait que le pays est largement analysé à travers un empilement de contextes, et faussement dépourvu de toute spécificité politique, culturelle ou socio-économique. Comprendre la Tunisie comme un simple « régime arabe », un autre podium possible pour la violence d’Al-Qaïda, est commode mais en même temps inutile pour toute compréhension cohérente de la situation et des événements qui sont susceptibles de suivre.

Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est un journaliste international et le directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Mon père était un combattant de la liberté : L’histoire vraie de Gaza (Pluto Press, London), peut être acheté sur Amazon.com.

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21 janvier 2011 - Communiqué par l’auteur
Traduction : Nahim


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